Le
2 février 2016
Témoignage:
Un séjour studieux et amoureux de la France
Un séjour studieux et amoureux de la France
(Campus France, salle Montaigne, Beyrouth)
Monsieur l’ambassadeur,
Monsieur le représentant du ministre de l’éducation,
Révérends pères recteurs,
Messieurs les directeurs généraux,
Mesdames Messieurs !
Toutes mes félicitations pour ce campus France et ses dynamiques promoteurs.
On m’a demandé de témoigner de mon
séjour studieux en France. Probablement parce que je fais partie désormais des
personnes du « troisième âge » ; en attendant un autre
témoignage d’un représentant du « premier » !
Mais comment choisir sans beaucoup
d’arbitraire, ou sans utiliser – pardonnez le - la première personne ?
Je suis avocat depuis 1963, et professeur
depuis 1966. J’ai beaucoup écrit en droit français pour le public juridique
français, de même qu’en droit libanais au Liban. Rien de mon séjour studieux en
France ne m’a quitté un instant.
Je veux témoigner pour la France de
l’éducation, mais aussi de la culture.
J'avais 22 ans, et venais de terminer mon DES
de droit civil à St Joseph: je décidai brusquement d'aller poursuivre mes
études doctorales à Paris. Je n’avais rien prévu pour cela.
Je suis arrivé
avec une lourde valise, le 18 novembre 1964. Je n’avais encore ni logement, ni
bourse, ni repères, jusqu’à ce qu’une chambre me fut allouée au Centre Bullier
– Jean Sarrail, et que l’année suivante je sois admis au « Foyer Franco
Libanais » de la rue d’Ulm. Entretemps, je m’étais inscrit, en faisant
demander le transfert de mon dossier universitaire de Beyrouth, à un second DES
et pour une thèse.
Puis les
évènements se sont précipités: je réussis à convaincre le professeur Pierre
Raynaud, recommandé par mon professeur de Beyrouth, Louis Boyer, de diriger ma thèse
sur le « droit d’option » : recherches écritures, fréquentation
des bibliothèques…
Je fus nommé
grâce à Jean Chevallier, ancien directeur de la Faculté de Droit de St Joseph,
moniteur puis assistant à l’institut de criminologie. Cela a facilité encore
mes recherches.
C’est de la
fenêtre de l’Institut de criminologie, en première loge face, que j’ai assisté
au transfert au Panthéon, en présence du Général De Gaule, des cendres de Jean
Moulin. J’entends encore la voix d’André Malraux :
« Entre ici Jean Moulin avec ton
terrible cortège » !
Avec passion,
je traçai une ligne droite et téméraire pour l’époque, la création et
l’introduction en droit français de la catégorie des « droits
potestatifs ». Les références italiennes de Cujas me permirent de mieux
franciser et domestiquer ce barbarisme pour l’époque. Après des déplacements à
Toulouse, où Louis Boyer séjournait, et des discussions homériques dans sa
maison de campagne à Dourgnes - car il ne croyait pas à l’existence du droit
d’option - je terminai l’écriture de ma thèse en février 1966, 16 mois après
mon arrivée à Paris.
La soutenance eut lieu un 22 juin 1966, à 14
heures, devant un jury d’exception : Pierre Raynaud, Jean Carbonnier et
Jean Chevalier, les plus grands civilistes de l’époque. Ma thèse fut couronnée
par le C.N.R.S. et la Faculté. En 1967, le mot droit d’option fit son entrée
dans le Robert.
Mais la France
fut pour l’insatiable étudiant que j’étais un oasis de culture et de rencontres.
Une amie
m’introduisit à sa maman, Edda Maillet, conservateur des musées de Pontoise et
Pissaro, et grande admiratrice de Denise René, pionnière de l’abstraction
géométrique et de l’art optique et cinétique. Edda avait ses entrées aussi chez
Diego Giacometti, de LEGROS, d’Aurélie Nemours ; sans compter son amitié
avec Clara Goldshmidt, ex-épouse d’André MALRAUX.
Grâce à Jacques
Nantet, auteur d’une « Histoire du Liban », et mari de Renée Paul
Claudel, je fus admis dans l’équipe du « Journal à plusieurs voix »
de la Revue personnaliste d’Emmanuel MOUNIER
A l’occasion du
« salon » littéraire que j’avais initié avec Marie Victoire Nantet,
je rencontrai de brillants polytechniciens, des normaliens : sa chambre de
bonne, rue de Montalivet, près de l’Elysée, nous servait de lieu d’échanges et
d’amitié. Mais cette velléité pour la littérature me permit, avec les Nantet,
de faire des rencontres incroyablement fécondes (à l’occasion des avant
premières de pièces comme « Le soulier de satin », « Des
journées entières dans les arbres ») : Eugène Ionesco, Elsa Triolet,
Louis Aragon, etc…
J’invitai au
Foyer des personnages aussi illustres que Pierre Rondot, Jean Lacouture, le
père Youakim Mobarak et Salah Stétié pour une conférence à plusieurs voix sur « le
patrimoine libanais d’hier et d’aujourd’hui ».
A
« Esprit », j’ai pu écrire, dans le cadre du « Journal à
plusieurs voix » pour m’exprimer sur les enjeux du Proche Orient, et
rencontrer, tantôt rue Jacob, tantôt aux colloques de Dourdan, J.- M. Domenach,
Paul Thibaud, André Philippe, Casamayor, Paul Ricoeur et d’autres.
Personnaliste convaincu, je n’oublie pas une empoignade au Collège de France
avec Jacques Berque, arabisant émérite, qui s’en prenait à Domenach.
Revenant à
Beyrouth, le père Ducruet, chancelier à l’époque, m’offrait, suite à un
concours, jamais réédité depuis, d’avoir comme il disait, « un pied à
la Faculté, un pied au barreau ». Ce fut, très tôt, mon couronnement
de jeunesse ; il me permit de fonder une famille.
Mesdames
Messieurs, Je n’oublierai jamais les mots qui ont conclu ma soutenance publique
ce 22 juin 1966.
« Monsieur
Najjar », me dit solennellement Pierre Raynaud, après un échange d’une
rare élégance intellectuelle :
« Vous allez maintenant nous quitter
pour rentrer dans votre pays. Sachez qu’ici nous ne vous oublierons jamais.
Mais s’il vous plait, ne nous oubliez pas ».
Comme vous le
constatez, je n’ai rien, rien oublié d’un séjour studieux, amoureux,
heureux, de l’étudiant que j’étais. Le reste de mon parcours professionnel et
citoyen en fut la suite fidèle. Mes engagements n’en ont jamais modifié le
sens, ni l’innocence. C’est dans cette salle que j’ai déclaré le 10 octobre
2010, en tant que ministre de la justice, que jamais je ne signerai l’exécution
d’une condamnation à la peine de mort.
Si seulement je
pouvais recommencer !
Vive la France.
Vive le Liban
Ibrahim
Najjar
Le
2 février 2016
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