Impressions de Damas –
Voyage en Syrie le 18-
7- 2010.
J’avais bien compris
que Saad Hariri voulait se rendre à Damas, alors même qu’on lui reprochait
cette décision en raison des accusations contre le régime syrien. On estimait
que ce dernier était le coupable incontestable de l’assassinat de Rafic Hariri
et ses compagnons, le 14 février 2005. Comme ministre de la justice,
représentant les Forces libanaises, je devrais prendre une décision :
refuser de me rendre avec le chef du gouvernement apparaissait comme une
position « plus royaliste que le roi » - encore que l’intérêt
supérieur du Liban soit une autre problématique bien plus complexe - ;
accepter purement et simplement équivalait à oublier les divergences politiques
fondamentales entre la Syrie et le Liban.
Je me dis que si je dois
faire partie de la délégation sans susciter les violences politiques, il faut
que ma posture soit conforme à mes idéaux : j’irais partout où l’intérêt
du Liban le commande, y compris en Syrie. Même si je peux sauver un seul
Libanais des geôles syriennes, je me rendrai à Damas, avec ou sans Hariri.
Je prépare donc,
plusieurs semaines à l’avance, un projet de convention libano-syrienne, à
l’instar d’autres conventions internationales du genre, afin de permettre aux
détenus et bagnards libanais qui croupissent dans les prisons syriennes, même
pour des délits et crimes de droit commun, de purger leur peine au Liban, à
charge de réciprocité. Je communique le texte du projet au président de la
République, qui le transmet à M. Nasri Khoury. Bien entendu, celui-ci, après en
avoir délibéré avec le pouvoir syrien, donne suite à ma proposition et exprime
son accord sur sa formulation.
Mais aller à Damas
reste peu évident, pour moi. Je ne m’y suis plus rendu depuis des années !
A 9h, les 13 ministres
arrivent à l’aéroport, au pavillon des VIPs et attendent l’arrivée de Saad
Hariri. Entretemps, Ziad Baroud, ministre de l’intérieur, inspecte les lieux
avec ses lieutenants. Les ministres réclament un café, qui finira par leur être
servi à l’instant où nous sommes appelés à embarquer.
Dans ma tête, je n’ai
aucun souci, sauf que je me pose des questions sur la manière de porter mon porte
document. Les séquelles de mon accident sont encore douloureuses. Quelle main
utiliser ? Je me demande comment va être cette journée en terme de
fatigue ?
Je suis réveillé depuis
4h30 ; je me dis après tout ce n’est qu’une journée à passer ;
j’aurai le temps de récupérer.
A 9h35, nous
embarquons. Saad Hariri reste à sa place habituelle, c’est-à-dire au fond, à
droite de la cabine. A côté de lui, un ministre a de la peine à dissimuler qu’il
faut que nous sachions qu’il a lui aussi un jet privé ; il a donc une
place d’honneur ! A côté de Hariri, rien moins ! Les onze autres
ministres restent sur quatre canapés placés en deux ailes. L’avion décolle. On
nous sert des amuses gueules, puis des manakich défraîchis et sans goût.
Quelques minutes, et
c’est bientôt le moment d’atterrir. Voilà le temps qu’il faut pour se rendre à
Damas, 20 à 25 minutes.
A Damas, le Premier
ministre Hariri passe en revue une garde d’honneur qui joue l’hymne national
Libanais de la manière la plus molle qu’il soit. C’est Beethoven par la voix
d’Oum Koulsoum ; je veux dire que le tempo est d’un mélodieux douteux. Les
ministres syriens sont rangés l’un à côté de l’autre. Nous les passons en revue
un à un. Nous saluons. Nous sommes censés faire amis-amis. Curieusement,
quelques ministres syriens reconnaissent ma tête. Pourtant, je ne les connais
pas. Certes, j’ai déjà vu Walid Moallem à la télévision, mais c’est tout. Je
reconnais l’ambassadeur de Syrie au Liban ; il m’offre une accolade
chaleureuse. Le ministre de la Justice syrien se présente à moi, il s’appelle
Ahmad Younes. Nous allons prendre la voiture numéro 6 ensemble. J’en déduis que
je suis le 6e dans le protocole.
Le convoi quitte
l’aéroport, il est composé de voitures Honda à quatre portes. Nous engageons la
conversation. J’apprends ainsi qu’Ahmad Younes, mon homologue syrien, était
Mohafez, qu’il se rend au ministère à 8 heures du matin, que le système
judiciaire syrien est proche de l’organisation franco-libanaise. Je remarque
surtout que mon homologue utilise des mots anglais. Serait-il un arabophone
invétéré ? Il a fait ses études en 1960 à l’Université de Damas. Il a eu
comme professeurs des personnes que je connais, notamment Riscallah Antaki et
Jacques el Hakim. J’essaie d’inférer que ce dernier a un âge certain, mais mon
homologue refuse de le reconnaitre. Pour lui Jacques el Hakim est une
sommité ; je n’essaie pas de l’en dissuader, j’ai trop d’amitié pour le
vieux Jacques.
Nous arrivons au Palais
de la présidence du Conseil des ministres. C’est un bâtiment imposant, décoré à
la damascène, avec des peintures à l’huile, rouge sang, accrochées à quelques
murs.
Nous sommes envahis par
une horde de journalistes libanais toutes chaines confondues. Chacune d’elles veut
une déclaration. Tous les journalistes me posent la même question :
« Est-ce que vous êtes venu jeter les ponts entre les FL et les
Syriens » ? Je réponds : « Bien sûr, ça nous fait plaisir
de venir ; ça fait longtemps ! Je suis heureux que les relations
soient d’Etat à Etat, que le dialogue se noue entre les institutions. Donc
n’essayez pas de tirer des conclusions hâtives ». Ce sont les mêmes propos
que je tiens aux différentes chaines.
Mon homologue se voit
aussi interrogé par les journalistes qui le sortent de son anonymat et de sa
torpeur. Il répète des amabilités en faisant de son mieux. Il est écrasé par la
vivacité des médias. A un journaliste de la NBN je déclare : « Bien
sûr nous avons envieلدينا حنين الى سوريا
depuis longtemps de venir
en Syrie, je parle des relation d’Etat à Etat ».
Le seul mot de حنين est repris sur toutes
les chaines. La presse en fait une caricature, me montrant en nostalgique de la
Syrie. Bon, comme on dit, mieux vaut en rire qu’en pleurer.
Nous signons plusieurs
accords. Puis, nous nous sommes réunis autour d’une table formée de deux
ailes : à droite, la délégation libanaise, à gauche, la délégation
syrienne, à l’intersection des deux tables, le « haut-commissaire »
des relations libano-syriennes, Nasri Khoury.
Le premier ministre
syrien, El Etari, lit un discours, dans lequel il met l’accent sur deux points
fondamentaux : Les échanges commerciaux et les intérêts économiques des
deux pays, d’une part, et la volonté de la Syrie de mettre en application le
slogan « La terre contre la paix », d’autre part.
Chemin faisant,
j’apprends que la Syrie ne s’oppose pas à la délimitation des frontières, en
commençant du Nord au Sud. Elle serait prête à délimiter les zones commerciales
maritimes et à les définir entre les deux pays. J’apprends, toutefois, que la
Syrie n’a pas signé la convention internationale sur le droit de la mer,
contrairement au Liban qui l’a signée en 1995. Par ailleurs, j’apprends que la
Syrie a un sérieux problème avec la Turquie, car elle ne reconnait pas la
session en sa faveur par les Français du Sanjac سنجق اسكندرون .
Le premier ministre
Hariri prend ensuite la parole pour parler de tous les problèmes économiques,
agricoles, humanitaires, écologiques, environnementaux entre les deux pays. Il
met l’accent sur la nécessité de doubler les échanges commerciaux et de délimiter
les frontières maritimes.
Les deux délégations
échangent leurs points de vue.
Je prends la parole
tout en prenant en compte le fait que je plaide pour une cause libanaise qui
tient à cœur aux Forces Libanaises. Je le fais haut et fort, avec transparence,
mais aussi en insistant sur l’amitié entre les deux pays, sans froisser la
partie syrienne. J’insiste sur le fait que je comprends les intérêts syriens,
mais qu’il faut aussi comprendre les nôtres, et développe deux thèmes : la
nécessité d’éclaircir le sort des disparus et la collaboration judiciaire.
Sur les disparus, je
tiens un discours assez clair : je dis que les réunions ont trop duré,
qu’elles n’ont rien apporté, et qu’on dénombre 800 disparus dont les familles
sont sans nouvelles. Je mets l’accent sur le fait que les souffrances ont trop duré,
qu’il nous faut dépasser les longues années de détresse et d’horreur, et qu’il
est nécessaire de clore ce dossier pour avancer et enfin regarder vers
l’avenir. Je fais valoir que la commission libano-syrienne qui se réunit à
Jedeidet Yabouss fait du sur place, elle ne fait plus rien, elle n’a pas
d’informations à nous communiquer, et qu’il faut, par conséquent, élever le
niveau des discussions au deux ministres de la Justice. Je demande donc au
gouvernement syrien de donner des pouvoirs en ce sens au ministre de la
Justice.
Quelque part donc, je
déclare qu’il nous faut dépasser cette période sombre et se tourner résolument
sur l’avenir.
Le Premier ministre
Hariri reprend à plus d’une reprise des mots que j’ai prononcés. Pour ma part,
je crois avoir fait mouche tout en restant dans la dignité.
Le premier ministre
syrien me répond, sur un ton conciliant, en avançant que les disparus syriens
au Liban, soldats et civils, sont bien plus nombreux que les disparus
libanais ; que la Syrie ne détient aucun libanais autre que ceux qui sont
condamnés par ses tribunaux de droit commun, dont la liste exhaustive nous été
communiquée. J’en déduis que la fameuse question des « disparus » et
des séquestrés ne recevra jamais de solution. Probablement parce que cela
relève d’organismes et de renseignements « souterrains ». Reste la
convention dont j’ai transmis le projet.
Après cette longue réunion,
nous signons au moins une quinzaine d’accords bilatéraux, dont celui que j’ai
préparé. Puis nous allons rencontrer Bachar el Assad au « Palais du peuple ».
Un palais majestueux immense en marbre et granite rose, comme le Capitole, ou
presque. Je le trouve disproportionné, quelque peu grandiloquent. Une voûte
haute de 15 m, avec des candélabres ciselés à la damascène. Mon homologue me
souffle que c’est la société Oger qui a construit le Palais. Partout, des
meubles ciselés à la main sont disposés avec ostentation. Il est clair que le
Palais est destiné à impressionner.
Je salue Bachar el
Assad en rentrant et en sortant ; je suis un anonyme pour lui. Il nous
parle de l’objectif économique de la Syrie, de la suppression des visas et
taxes ; il affirme que malgré la mauvaise expérience de la Syrie avec l’Egypte,
cette dernière investit beaucoup dans le pays et évoque l’idée de la création
d’une zone de marché commun.
Le côté politique sera
discuté en tête à tête avec Saad Hariri. Pendant cette parenthèse, une limonade
nous est servie ; elle est très bonne.
Bachar el Assad est
longiligne, son élocution et son débit de parole sont rapides, au point d’être
parfois incompréhensibles. Il se réveille, semble-t-il, très tôt, à 6 heures du
matin, il travaille de 7 heures à 7 heures le soir ; il tient à ce que les
membres du gouvernement arrivent à 8 heures à leurs ministères ; ceux qui
ont du retard sont sanctionnés.
Nous quittons le Palais
pour aller déjeuner au « Palais des nobles », قصر النبلاء. Une
nourriture qui ressemble à la nourriture libanaise, avec la générosité et la
variété en moins.
A table j’en apprends des
choses. D’abord la Syrie se veut résolument un pays laïc ; on y aurait
horreur du confessionnalisme, on ne supporterait pas le port du voile par les
femmes, même dans les écoles. Les ministres sont quasiment des fonctionnaires,
ils travaillent dur et doivent rendre compte ; on essaie de réintroduire
les langues étrangères dans les écoles, l’anglais au primaire, le français au
secondaire ; on ne tolère pas la fronde communautaire ou religieuse.
A table, je développe
une idée : le fait qu’on ait refusé à la Turquie une entrée en Europe
favorisera son comeback chez les sunnites et servira de contrepoids à l’Iran.
Mes interlocuteurs (deux ministres - des finances et de l’éducation) approuvent
mon point de vue ; ils affirment qu’ils ne veulent pas être les protégés
de l’Iran. Ils trouvent l’ouverture vers la Turquie comme un « coup de
génie ».
Par ailleurs, je trouve
remarquable que nos dossiers et le profil de chacun des ministres libanais sont
largement mis à la disposition des ministres.
En quittant, le premier
ministre Syrien s’adresse à moi et me dit :
-
« Docteur Ibrahim, nous
savons à quel point vous êtes objectif et nous admirons votre honnêteté ».
-
Walid Moallem et Nasri
Khoury abondent dans le même sens. Je me dis que l’art de flatter est
décidément dangereux.
Ce n’est donc qu’en
quittant que je perds un peu de mon anonymat.
Dans la voiture qui
nous ramène à l’aéroport, mon homologue syrien me montre les grandes avenues,
avec des signalisations bien en vue, en bleu, indiquant « Vers
Beyrouth ». Je comprends alors que les Syriens ne respirent que par le
Liban, que notre pays est, comme l’a dit leur Premier ministre, le flanc خاصرة le plus cher de la Syrie.
Au retour, dans l’avion
privé de Hariri, nous échafaudons le projet fou d’acheter … un avion !
Nous en rions à gorges déployées.
Je me demande
aujourd’hui si l’accord bilatéral que nous avons signé a jamais été validé par
le Parlement libanais ou appliqué.
Mais cela est une tout autre
histoire !