jeudi 21 février 2013

Pour une réforme de la justice



                   
                                     POUR UNE REFORME DE LA JUSTICE AU LIBAN

                           Inauguration du 24 janvier 2013, à BEYROUTH

                           
                            Konrad Adenauer Foundation

jeudi 7 février 2013

HOMMAGE A PAUL RICOEUR UN DROIT POUR LA PERSONNE




       Hommage à Paul RICOEUR: Un Droit pour la personne

    Par Ibrahim NAJJAR
                           Professeur à la Faculté de Droit de l’Université St Joseph de Beyrouth                                                                                Avocat à la cour

1 Hasard pour un juriste. Il n’est pas facile pour un juriste de s’aventurer chez les philosophes. Des barrières linguistiques, conceptuelles, méthodologiques les séparent. Il y a certes des philosophes du Droit, et Paul Ricœur en fut un. Le droit est une logique, un langage, destinés à organiser la vie en société. Cela n’ignore rien de la psychologie, la logique, la morale ; mais le Droit a un but opératif, concret : rendre la société plus harmonieuse, plus juste, plus conforme aux idéaux d’une époque, en un lieu déterminé, pour une société précise, qu’elle soit ou non en formation.
C’est donc par le plus grand des hasards que je me retrouve ici, évoquant Paul RICOEUR, à l’occasion de l’ouverture de la « Journée mondiale de philosophie », organisée à L’Université St Esprit par le département de philosophie et sa dynamique directrice, docteure Marie FAYAD.
Ce hasard est l’enfant d’une thèse soutenue ici, à l’USEK, par Mme KARINE NASR sur « La conception de la justice selon Paul RICOEUR : vers une réhabilitation phronétique (la sagesse pratique) de la reconnaissance » ; elle y confirme avec bonheur que RICOEUR, et d’autres philosophes, n’ont pas laissé aux juristes le monopole de la réflexion : Aristote, Kelsen, Rawls, Walzer, et bien d’autres ont réfléchi sur le droit d’action en justice, la formalisation d’un sens de la justice, l’appropriation, la sanction, la réhabilitation, le pouvoir, l’autorité, le respect de la vie… L’opposition entre le positivisme juridique et le Droit envisagé comme justice, la « justice comme reconnaissance » n’est donc pas l’apanage des juristes. C’est même à peine si les juristes ne sont pas considérés comme des techniciens au service des philosophes.
Je ne connaissais pas, à l’époque, cet aspect, aujourd’hui évident, de l’œuvre de RICOEUR. Je savais, pour l’avoir rencontré entre 1965/1966, qu’il fréquentait les personnalistes français, notamment les journées de DOURDAN, organisées par la revue ESPRIT, fondée par MOUNIER, en présence de philosophes et de socialistes chrétiens engagés. La Revue était dirigée à l’époque par JEAN MARIE DOMENACH, aidé de PAUL THIBAUD. J’entends encore Paul RICOEUR, debout comme une flèche, évoquant non sans véhémence, le sens, revendiquant « le sens du sens », et son protestantisme. Cela se passait à la veille de la parution de son bel ouvrage, « De l’interprétation ».
Mais le hasard ne fait pas d’un juriste un philosophe, même si RICOEUR a longuement parlé de la justice, de ses voies et moyens, à sa façon, il est vrai ! Même si les juristes ont parfois des prétentions moralisantes, voire philosophiques[2]. En fait c’est le sujet qui m’a interpellé. « A quoi sert donc la philosophie » ? Une telle interpellation ne peut pas laisser un juriste vieillissant insensible. Même au prix d’une référence à une action personnelle. Mais il ne faut s’attendre de ma part ni à une adresse philosophique, ni à une leçon sur le personnalisme. Pour cela il faut sans doute lire l’œuvre expressive d’E. MOUNIER.
2La philosophie est un acte opératif. En fait je souhaiterais, pour être fidèle à la pensée de RICOEUR, et sans « réinventer l’eau tiède », montrer que la philosophie est un acte opératif, un modus operandi en droit. Il faut un Droit pour la personne. Lier la théorie à la pratique juridique. RICOEUR  a consacré une partie de sa réflexion à l’idée du Droit juste[3].
3 – RICOEUR et le personnalisme. Je n’ai jamais dissocié Paul RICOEUR du personnalisme. C’est un amalgame heureux, que de loger à la même enseigne les pensées qui vous ont fortement marqué. La question de savoir à quoi sert donc la philosophie me taraude depuis plus de cinquante cinq ans, depuis que je fréquente le personnalisme.
Pourtant, RICOEUR ne considérait pas le personnalisme d’Emmanuel MOUNIER comme une philosophie ; il affirmait que le personnalisme est « plus et moins une philosophie ».  « Moins » parce que la pensée de MOUNIER refuse de se laisser enfermer dans un « système » ; « plus » parce que le personnalisme se veut un projet d’un « nouvel humanisme », d’un « nouvel âge de l’histoire », une « éthique de civilisation » appelant à une pédagogie communautaire, « fondatrice des valeurs ».
Mais qu’est-ce que la philosophie  sinon une attitude face à la vie, à celle de tous les jours, à l’idéal du « vivre ensemble » comme disait cet autre personnaliste, R. Barthes ?!
Dans cet ordre d’idées, trois axes de réflexion tentent le juriste : le droit constitutionnel, qui fonde l’action et le régime politiques ; les droits fondamentaux, sans lesquels il ne saurait y avoir d’action ministérielle dans le domaine de la justice ; certains droits, susceptibles d’abus, en droit privé.
Pour éviter d’importuner un auditoire peu enclin à l’indulgence pour les juristes, j’ai résolu de vous dire un mot d’abord du droit avec un petit « d », pour ne plus y revenir qu’avec les juristes.
4 - Questionnement juridique. Un pouvoir de volonté pour la personne
Les juristes distinguent, en effet, deux orthographes pour le mot « droit ». Le Droit avec un grand D., comprenant à la fois : justice, loi, pouvoir administratif, décisions de justice. En réalité, les deux mots sont ici importants : Droit, avec un D, et Justice. Ces deux concepts ne se recoupent pas toujours. Le Droit, ou Droit positif, signifie les textes et les règles qui sont en vigueur ou qui sont appelés à régir une société. La justice est plus générale, elle est immanente parfois, souvent voisine de l’équité, du but à atteindre pour un gouvernant, pour une bonne « administration de la justice »,  comme on dit. Mais ici le mot de « justice » est traduit en arabe par « adalah », qui est une forme de l’expression du « adl », équité.
Il y a une orthographe, avec un petit « d ». C’est là que mon interrogation a failli prendre quelque pâleur : j’ai soutenu une thèse, sur « Le droit d’option, contribution à l’étude du droit potestatif (c'est-à-dire le pouvoir décisif de la volonté) et de l’acte unilatéral »[4], formateur à lui seul, ou extincteur, en tout cas modificateur d’une situation juridique. Il m’a fallu longtemps avant de comprendre qu’il faut s’expliquer : ce pouvoir de volonté unilatérale a besoin d’un repère, d’une finalité : la personne. Ce mélange a toujours été difficile à réaliser. Pouvoir (potestatif) de volonté et personne finalité sont antinomiques ! Plus le temps a passé, plus je trouvais difficile de concéder que le pouvoir de volonté peut ne pas être discrétionnaire ! Fallait-il céder donc à la dictature de l’option, du choix ?
Pendant des années, je me suis demandé comment je pouvais concilier entre le pouvoir de la volonté unilatérale et son aspect formateur, voire absolu et discrétionnaire, d’une part, et la nécessité de tenir compte des impératifs qui s’attachent au respect de la personne, d’autre part. La sujétion d’une personne, le fait de la tenir dans une situation d’indisponibilité passive, d’immobilisme durant la durée de l’exercice du droit d’exiger quelque chose, en vue de l’obtention d’un résultat (conclusion de contrat de vente, accepter une cession d’action, acquérir une nationalité, accepter une succession, etc…), n’est-ce pas une humiliation pour elle ? Comment accepter qu’une telle prérogative juridique soit insusceptible d’abus ? Est-ce que l’abus de droit n’est pas une violation de droits pour la personne qui en subit la sujétion sans pouvoir s’y opposer ou faire valoir ses exigences ?
Ce n’est qu’il y a quelques semaines que j’ai pu concilier entre le pouvoir formateur de la volonté comme technique, d’une part, et le contexte de son exercice pour la personne, d’autre part. La technique peut être insusceptible d’abus ; le contexte obéit à la problématique de la finalité, du comportement dans son ensemble[5].
5 – Au delà du droit avec d. On doit un bilan, à sa conscience d’abord, à son engagement. Sans verser dans les méandres savants du langage philosophique – les juristes estiment que les philosophes utilisent des mots trop savants ; je jurerais que cette accusation est bien partagée par les philosophes à l’égard du jargon juridique - ; mais sans non plus oublier l’essentiel de mes convictions personnalistes. Ce sont mes amours premières. Elles ne m’ont jamais quitté
On comprendra qu’il faut mettre la personne au cœur de ses préoccupations. La personne finalité première et définitive ; la personne parce que dépositaire de cette valeur d’altérité, d’éminente dignité, qui transcende tout. Parce que la personne est à l’image de Dieu ; elle en est l’incarnation et la mesure, la preuve de la transcendance. Plus que les mots en « ismes » (individualisme, nationalisme, confessionnalisme, arabisme, communisme, etc…), la personne, encore plus que le « personnalisme », est la mesure de l’engagement moral, qu’il soit politique pour le LIBAN (§1), ou gouvernemental pour les droits fondamentaux (§2)

§ 1 - Démocratie numérique et péréquation du « vivre ensemble »
6 – Socialisme ? Les défis de la « question du Liban » sont toujours d’actualité. C’est un conflit à la fois politique, constitutionnel et culturel. Comment considérer la situation au regard du personnalisme, voire de la pensée de RICOEUR. 
En arrivant à Paris, en 1964, j’avais tenu à fréquenter assidûment « Le journal à plusieurs voix » de la revue Esprit, rue Jacob. Il le fallait bien ; le personnalisme nous paraissait la rançon d’une densité doctrinale et intellectuelle dont nous souhaitions doter le KATAEB, bras musclé des chrétiens, à l’époque, certes, mais mouvement de masses, sans projet philosophique face aux pan arabisme, syrianisme, baassisme et autres communismes de l’époque.
Quelle ne fut ma surprise de constater que les personnalistes français avaient opté pour le socialisme. Rien moins ne pouvait convenir au LIBAN, pays de services et en crise d’identité, voire d’existence et d’indépendance. Où le socialisme, accaparé déjà, pouvait trouver une alternative utile et ouverte dans la « démocratie sociale ». C’étais le sous titre des KATAEB. La France du Général De GAULE le paysage politique paraissait plutôt séduisant. Une France qui se redressait et terminait les séquelles de la guerre d’ALGERIE. La réalité des anxiétés libanaises et chrétiennes donnaient plutôt à penser que les idéaux du personnalisme français ne sont que théorie pure pour le Liban. A l’inverse de la formule libanaise ; elle pouvait apporter une vision concrète d’un personnalisme d’insertion dans une société en conflit.
A- La « formule » libanaise :
7 - une péréquation de justice, non une équation numérique
Au LIBAN, les enjeux étaient, en effet – et demeurent – essentiels : comment préserver les chrétiens face à la démographie galopante ? Comment endiguer les mouvements radicaux de la Région ? On accusait les maronites de vouloir maintenir des « privilèges » constitutionnels injustifiés, alors que le sunnisme conquérant préparait sa mue, réclamant la « moucharakat », la participation. Avec les accords du CAIRE de 1969, la situation ne tarda pas à devenir plus que problématique. Les camps palestiniens s’armaient et les Libanais prenaient peur : enlèvements, barrages, assassinats, explosions, racket, etc.  Il fallait proposer une alternative à ce qu’on appelait « privilèges ».
Nous avons alors pensé promouvoir le développement social, soutenir les déshérités avec Moussa EL SADR. Le développement et la croissance peuvent endiguer les soubresauts sociaux. Quoi mieux que le développement peut amener les communautés à tenir à leur pays et aux acteurs de la croissance ? N’est ce pas que les crises sociales sont filles de la misère ?
Lorsque la guerre a éclaté, en 1975, les libanais furent pris de court. Primum vivere, répétait Pierre GEMAYEL. Les critiques que nous formulions, la dénonciation que nous faisions de ce que nous sommes devenus « la chair à canon », le « ventre mou » de la Région et une « Palestine de substitution » furent repossées. « Nous avions donc besoin de donneurs de sang et pas de donneurs d’idées » !
Pourtant l’intérêt bien compris des chrétiens consistait à prendre des positions en flèches avec les Palestiniens, pour qu’ils puissent obtenir un droit au retour ! Rien n’y faisait. Les conflits de nécessités battaient leur plein. Les principaux compétiteurs croyaient chacun à une tentative d’élimination, d’écrasement. Il fallait donc résister, certes, mais montrer que la guerre n’est pas inter libanaise, ni islamo chrétienne. Il fallait surtout éviter de tomber dans le piège de la partition qui aurait fait d’une partie du LIBAN un satellite d’ISRAEL, et de tout le LIBAN un champ de guerres à venir. Il fallait donc accepter l’inacceptable, organiser une diversité problématique pour préserver une unité hypothétique. Pourtant… Tout le monde a encore dans la mémoire ces paroles de Béchir GEMAYEL : « nous avons tordu le cou à la formule libanaise et nous l’avons enterrée à jamais ». Il fut quand même élu président de tous les Libanais.
Pourtant, le VATICAN restait imperturbable : Non à la partition, non au divorce. Le LIBAN est une « formule », un message, un creuset de la convivialité et du vivre ensemble. Il ne faut pas confondre interventions massives extérieures et éclatement de la formule libanaise, O combien difficile à tenir.
La solution est finalement venue des musulmans ; ils ont reconnu la péréquation libanaise islamo chrétienne, et consenti un fifty fifty historique. C’est l’après TAEF qui apporta la confirmation que les musulmans tiennent aux chrétiens, quelque soit leur nombre. Au nom de l’Histoire, du positionnement chrétien au Moyen Orient, de l’apport culturel des pôles d’excellence chrétiens, dont les écoles et les universités ne sont pas les moins admirées. Au Liban, cette pensée est non seulement l’apanage des chrétiens, mais aussi de très nombreux musulmans. Nous leur devons cet hommage. Ils ne veulent pas vivre seuls ; même s’il faut apprendre parfois à tous les intéressés comment « vivre ensemble ». Le LIBAN est un pays en peau de léopard, avec des îlots culturels diversifiés.
B – La notion de majorité ne suffit plus
8 - Un droit constitutionnel au service de la personne.
La dictature du nombre, l’équation démographique numérique, la « théorie pure de la démocratie » est synonyme d’exclusion, de soliloque ; elle est le refus du droit à la différence, l’Etat centralisé et unitaire, sans espace de différenciation ni de liberté. C’est la dictature d’une religion sur les autres, la négation du respect de l’autre, le refus du « vivre ensemble ». Le LIBAN n’est pas une équation numérique, un calcul variant selon les époques et les réflexes de l’exode et de la peur ; c’est une péréquation, ne donnant qu’une valeur relative à la loi du nombre. C’est le pluralisme qui est un gage de l’unité, bien plus qu’une unité pour étouffer la diversité. Même si un LIBAN cubiste peut surgir des regards croisés qu’on y porte selon son identité.
C’est aussi le refus de la partition, car elle ne serait qu’un projet de guerre permanente. Accepter l’autre, c’est le rassurer sur le rôle de levain, de catalyseur, de levier du dépassement et de l’espérance. Fermer le nombre des communautés historiques, comme dit le législateur libanais, est un enferment, refusant la création d’une communauté historique nouvelle, produit de l’évolution récente, une communauté laïque.
C’est la formule libanaise. Certains pensent qu’elle a échoué, parce qu’ils n’ont pas su créer un Etat et des institutions dignes de ce nom, capables de mettre un frein aux interventions externes. Quelles confusions, quel amalgame, quelle faiblesse ! Nous devons rester le pôle d’excellence, la source et la lumière.
Plus la culture recule, plus les anxiétés se confondent avec le manque d’imagination, plus les réflexes séparatiste sont graves. On ne regarde plus qu’en arrière ; on occulte les idéaux, la force de l’esprit et des idées. La « formule libanaise », est la voie de l’avenir des peuples et des printemps qui n’ont pas encore entièrement fleuri.
La péréquation libanaise est une garantie de survie pour les communautés et pour les libertés. Est-ce de la philosophie ? En tout cas, au-delà d’une logique aveugle, il y a là une sagesse pratique, une réhabilitation phronétique de la reconnaissance, pour reprendre le langage savant de RICOEUR. Les libanais ont été personnalistes et ricoeuriens sans le savoir.
Le problème fut délicat en droit constitutionnel : il faut reconnaitre le droit des minorités et ne pas céder à la dictature de la majorité ni à l’abus de la minorité de blocage. Nous avons donc organisé et structuré la notion de minorité de blocage au sein du Conseil des ministres pour quatorze questions que nous estimions majeures. Il n’est pas excessif de dire que les souhaits d’Emmanuel MOUNIER sont exaucés. La personne est au centre des préoccupations éthiques, de nombreuses encycliques. La valeur civilisationnelle du personnalisme est bien intégrée. Bien au-delà de ce que nous en en lisions.
§ 2 - Le gouvernement et les droits de l’homme : Une justice concrète pour la personne
A-  Un contenu concret pour une justice ambigue
9 - Contrairement à ce qu’on peut s’attendre, le ministère de la Justice n’est pas encore un Ministère des libertés et des droits de l’homme, alors qu’il l’est déjà en France et en Tunisie, après sa récente révolution. En fait ce Ministère est un lieu privilégié de sentinelle, une veille aux poursuites criminelles et aux défenses des injustices. Il faut réformer certes, mais par la loi, avec la loi, jamais contre la loi ; mais toujours dans une perspective d’engagement.
Ma préoccupation première fut celle de donner un contenu concret à l’idée de justice. Qu’est ce que la justice dans un pays comme le LIBAN, ouvert à tous les vents mauvais de la région, mais aussi à l’infinitude des horizons marins et aux sables des déserts familiers. Plus généralement, comment gouverner, gérer la justice et l’administration pénitentiaire tout en gardant la personne au cœur de ses préoccupations sans menacer les règles de la gouvernance efficace ?
 Pour cela, nous avons cru intéressant de montrer que l’idée de justice au quotidien a pour creuset la personne. Une campagne fut lancée, dans les médias, sur les routes et avenues, partout. Pendant plusieurs semaines des slogans furent répétés à souhait :
L’abolition de la peine de mort
Séparer la politique du judiciaire et respecter l’indépendance de la magistrature
Œuvrer pour reconnaitre les droits de la femme
La limitation du régime de la détention provisoire ou préventive
La lutte contre les violences familiales et l’aggravation de leurs sanctions.
Le refus des lenteurs de la justice
L’application de la loi sur la réduction des peines, mais aussi l’adoption d’une loi sur l’aménagement des peines
Tous ces titres furent précédés par un sous titre explicite : pour une justice plus personnaliste, MIN AJL ANSANATE AL ADALAH FI LOBNAN. L’allusion à « la personne » est explicite et incontestable. Mais il reste beaucoup à dire et à faire.

   

B – Un combat quotidien pour les droits de l’homme
10 – En effet de nombreuses questions restent en suspens en matière de « droits de l’homme », et ce qui en découle en matière de droits de l’enfant, de droits de la femme, de la lutte contre le commerce des êtres humain et contre la torture.
Mais il faut aller plus loin encore :
La dépénalisation de l’homosexualité
La dépénalisation de l’addiction à la drogue et la distinction entre le trafiquant et ses victimes.
La recherche et la détermination du sort des disparus et des personnes kidnappées
Les réfugiés syriens.
Je ne voudrais pas m’étendre ici sur des questions qui m’ont beaucoup occupé, comme les affaires Moussa Sadr, Youssef Chaabane, Ali SBATI. Le combat fut mené discrètement mais de manière résolue. Aujourd’hui la peine de mort connait un moratoire de fait.









Mesdames, Messieurs,
Plus que jamais, le conflit de nécessités est aujourd’hui au cœur du débat politique et constitutionnel au LIBAN. Qui d’autre que le conseil des ministres a le droit de décider de la guerre et de la paix ? Comment dénouer ce nœud de vipères auquel nous sommes confrontés ? C’est encore le défi qui guette, comme du temps des accords du CAIRE. Faut-il céder sur la souveraineté, au nom d’une « justice pratique » ? Comment construire l’avenir ?
Entre le fort et le faible, Lacordaire disait que c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. Paraphrasons : entre la philosophie et le droit, c’est le droit qui opprime et la philosophie qui affranchit.
La philosophie est un engagement au service d’un idéal pour la personne. C’est donc à cela que sert la philosophie. Les dés sont jetés. Le débat est ouvert. Le léopard peut bondir ; il y va de sa nature et de son destin ; jamais une peau, même tâchée, n’a pu masquer un cœur, je veux dire un cœur de personne.
                                                                   Ibrahim NAJJAR


[1] Cette contribution a été rédigée avec le souci de ne faire « savant », ni dans le domaine juridique, ni dans celui du personnalisme ; sa publication ne devrait pas en modifier le but : témoigner d’un engagement, à l’occasion d’une rencontre et la faveur d’une grande indulgence de la part de philosophes qui s’expriment dans leur langage. Mais il est évident que tout ce qui est relatif au personnalisme tient compte des écrits de Ricoeur et d’Emmanuel MOUNIER. V. en particulier : « Regards de Paul RICOEUR sur la philosophie personnaliste d’Emmanuel MOUNIER », par Emmanuel Sena AVONYO, in L’Academos. Atelier des concepts ». Les idées de MOUNIER sont regroupées dans un « Traité du caractère », éd. Seuil, où la plupart de ses écrits sont publiés.
[2] V. notamment : Jean-Etienne-Marie PORTALIS (1746-1807), «De l’usage et de l’abus de l’esprit philosophique durant le XVIIIe siècle » rédigé, sous le Directoire, pendant l’exil de cet immense rédacteur du « Code Civil des Français ».
[3]C’est d’ailleurs ce que je lis sous la plume de Mme Karine NASR (« Le droit entre le fondement universel et le fondement contextuel » : «… la définition de la justice implique qu'être juste ce n'est pas imposer dogmatiquement une vision politique ou dogmatique du monde à autrui. Être juste c'est précisément admettre qu'il existe des limites aux choses et aux êtres. Dans ce sens, le droit n’est pas à figer dans des lois immuables, mais il doit transcender son universalité pour s’accommoder au pluralisme éthique, culturel, ethnique, religieux, … Et c’est seulement dans ce cadre que le droit apparaîtra non comme une épée tranchante, mais comme une sagesse pratique, qui ne refuse pas les lois, mais qui veut instaurer un ordre juste, n’est-ce pas le but de la philosophie, plus précisément la philosophie juridique ? ».

[4] Thèse, Paris, 1966, sous la direction de Pierre RAYNAUD, publiée en 1967, à la LIBRAIRIE GENERALE DE DROIT ET DE JURISPRUDENCE, Collection de droit privé.
[5] V. I. NAJJAR, « La potestativité. Notes de lecture », Revue trimestrielle de droit civil, 2012, volume 4, p. 601 à 623.

lundi 4 février 2013

Les mots de la méditerranée




Mme le Représentant du Président de la République,

Monsieur l’Ambassadeur de FRANCE,
Monsieur l’Ambassadeur de la Confédération helvétique
Chers Amis, ceux du Liban et de la Francophonie,
Mesdames, Messieurs,

Je suis reconnaissant à mon ami, M. Sélim WARDEH, Ministre de la Culture, de me donner l’occasion de dire un mot de plus pour inaugurer ces « Mots de la Méditerranée », à l’occasion de la 17ème édition du « Salon du Livre Francophone ».

Qu’est-ce, en effet, que la « Justice » en l’absence de la « Culture » ?
En passant en revue la liste des auteurs, des livres et des Maisons d’Edition, de ce salon du livre francophone 2010, on ne peut s’empêcher de saluer à la fois l’excellence de l’organisation des conférences, des rencontres, de la variété des titres qui sont proposés. J’y retrouve à la fois des amis, des poètes inspirés, souvent admirés, des romanciers, des essayistes, des historiens, des philosophes, des voyageurs, brefs des créateurs immenses.

Sans vouloir citer les uns sans les autres, je voudrais vous dire le bonheur que nous éprouvons à vous compter parmi nous ; en acceptant de vous déplacer jusqu’ici, vous avez redessiné toutes les rives de cette mer familière, vous qui êtes de presque toutes les nationalités de la Méditerranée.
                 
Puisque je remplace un ministre de la Culture, je renonce, en cette fête des mots, à vous parler de ceux du Droit de cette Méditerranée.




Pourtant, les mots du droit sont ceux de votre langage ; transformés en concepts, ils se chargent d’une valeur, grâce à leur pouvoir de désignation. Un mot devient, soudain, commercial, une marque, une dénomination, déclinée par le consommateur, reflétant son image. Même en renonçant à évoquer le langage du Droit, je ne peux oublier que vos mots sont générateurs de concepts, de produits, de ralliements, de logos, de slogans, mais aussi d’une certaine culture… Le choix du logo est parfois un choix de personnalité. Comme le signe ou l’alphabet, ces mots ont pu codifier le comportement, autant que le langage.

Au fur et à mesure de l’évolution des techniques, une véritable ingénierie des mots, porteurs de sens, de non-sens, ou, comme le disait Ricoeur, de sens du sens, a pu investir la linguistique, les mots-clés, le pouvoir des mots.

Parce que le mot est un acte de création. Il y a plus de deux millénaires, on a proclamé ce pouvoir : « Que la lumière soit, et la lumière fut » ! Ce n’est pas par hasard, qu’il y a quelques jours, en date du 12 octobre 2010, un éminent quotidien français, « Le Monde », dans ce qu’il a appelé « Les rencontres du monde des livres », a organisé des débats et des échanges sur le pouvoir des mots.

Dans quelques jours, seront organisés, à Beyrouth, des débats intitulés « Les liaisons dangereuses », où seront évoquées, en particulier, les relations des mots et du Droit.




Pour nous, Mesdames, Messieurs, il est clair que les mots ont un pouvoir immense. Nous disons, dans nos villages, parle-moi plutôt que me donner à manger à ma faim ».

Dans les litiges, qui soient politiques ou commerciaux, il y a des mots pour sauver la face (حفظ ماء الوجه).

Mon Professeur d’Economie politique n’avait de cesse d’insister sur le fait que Saladin se battait pour « Allah », alors que Richard Cœur de Lion le combattait pour « Dieu ».

Les mots de la Méditerranée sont plus réels, certes. Au Liban, ils meublent notre langage, ils alphabétisent notre expression, je veux dire notre liberté.

Laissez-moi le dire encore une fois. Le mot de Francophonie est synonyme de liberté. Non pas parce que la Francophonie est seulement la langue française, mais parce qu’elle est le véhicule d’une culture supplémentaire, une culture de différence, de liberté.
A la limite, Francophonie est synonyme d’Anglophonie, voire de toute autre langue qui nous permette de ne pas nous confiner dans la pensée unique ou le refus de l’autre.

C’est en ce sens que la Méditerranée est notre langage.

Elle est faite de mots bleu-ciel, de vert azur, de rose couchant, de mots tus, de dits, de non-dits. Surtout de non dits.

Bref, la Méditerranée a une rive ; elle a une couleur pour ses mots: notre alphabet ? Peut-être ! Mais sans aucun doute la rencontre autour du partage des mots.

Les mots qui nous unissent dans la dignité, dans la libanité, dans la francophonie.


Cela me ramène près de cinq décennies en arrière, écoutant ETIEMBLE évoquant FERDINAND DE SAUSSURE :

Un enfant qui ne connaît que deux mots : blé et herbe, va dans un champ. Ces deux mots désignent tout le contenu du champ. Lorsque l’enfant grandit, il connaît plusieurs mots : blé, herbe, avoine, orge, seigle ; son pouvoir de nomination grandit. Pourtant rien n’a changé : le champ est le même. Mais pour désigner l’orge, par exemple, il est amené à rétrécir le domaine des autres termes. Le même phénomène se reproduit ici : pour évoquer une institution ou une catégorie nouvelle il faut les différencier :
Leur plus exacte caractéristique est d’être ce que les autres ne sont pas.
(V. F. SAUSSURE, Cours de linguistique générales, 5e éd., Payot, 1960, pp. 331 et suiv.)

Il en va ainsi de nous ce soir :
Nous utilisons des mots et des langages différents pour marquer nos identités et nos différences.
Mais notre champ de blé est unique : la Méditerranée.
Mieux, ce soir c’est la francophonie.

Vive les mots !

Vive la francophonie !

Vive la Méditerranée ! Vive le LIBAN !