DISCOURS
DE REMERCIEMENTS
Ambassade d'Espagne.
Remise des insignes de Commandeur de l'ordre d'Isabelle la Catholique
Remise des insignes de Commandeur de l'ordre d'Isabelle la Catholique
Le
27 novembre 2015
Madame Milagros Hernando Etchevarria,
Ambassadrice de sa Majesté le Roi Félippe d’Espagne,
Monsieur le représentant de
M. le président Nabih Berri
Monsieur le Ministre Ramzi
Joreige, représentant le premier ministre Salam,
Messieurs le représentant du
président Sleiman, le Brigadier Samir el Khadem
Monsieur le représentant du
président Amine Gémayel, et de Monsieur le chef des Kataêb, Son excellence
Monsieur le ministre Alain Hakim
Madame la présidente Solange
Gemayel
Monsieur le député Ziad
Kadri, représentant Monsieur le premier ministre Saad Hariri ,
Monsieur le représentant du
chef des Forces Libanaises Me Elie Khoury
Messieurs les ministres,
Messieurs les députés,
Chers doyens, collègues,
confrères et amis,
Madame l’Ambassadrice, permettez-moi
de vous remercier pour votre discours ; il va bien au-delà de ce
qu’autorisent mes modestes actions. Mais vous dites ce que vous avez sur le
cœur avec tant de spontanéité et de générosité, que l’on se prend à croire que
l’on mérite quelques louanges.
Merci aussi pour le privilège
de mettre à notre disposition ces lieux prestigieux, qui unissent le patrimoine
architectural de nos deux pays.
Sa Majesté le roi Felipe VI,
sur votre proposition a bien voulu m’élever au rang de Commandeur de L’Ordre
d’Isabelle La Catholique, pour « services rendus à l’Espagne ».
Cet honneur me revient grâce à vous chère MILAGROS. Je soupçonne d’ailleurs mon
épouse d’avoir comploté avec vous, pour m’offrir ce cadeau du cœur. C’est un
honneur insigne pour plusieurs raisons.
Dès ma plus tendre
adolescence, des astrologues avaient déchiffré mon thème astral, des diseuses
de bonne aventure avaient lu dans la paume de ma main droite. Les oracles
prédisaient bien que lorsque je serai entré dans mon troisième âge,
c’est-à-dire l’autre versant (très) incliné de la vie, j’aurai droit à quelques
honneurs. Probablement pour compenser des déconvenues tenaces, une résilience
improbable, ou des souffrances imméritées. Une lettre revenait sans cesse dans
la boule de cristal, la lettre M ! Comme Marie Rose, bien sûr ! Mais
aussi comme Milagros, comme d’autres « M » que j’aime.
Ah les prédictions, vous savez,
Messieurs, sont des sciences exactes, vous le constatez!.
A la vérité, à part ma mise à
la retraite prochaine puisque, pour me dorer la pilule, on m’affublera du titre
peu enviable, de mon point de vue, de professeur « honoraire », je me
demandais en quoi consisteraient ces honneurs. Je n’avais pas imaginé que ce
serait l’Espagne qui sanctionnerait quelques-uns de mes engagements.
En fait cela me fait chaud au cœur.
J’aurais voulu prononcer cette allocution en espagnol ! Ma faiblesse pour
la langue de Cervantès, a habité mon enfance. Langue de tous mes amours et de ma
nostalgie ! Ma belle-mère – son prénom commençait par un M - ne
s’exprimait vraiment qu’en espagnol. Mes grands-parents ne s’entendaient qu’en
piaillant en « castijano » !
- « Vamos a comer juntos », me disait ma
grand-mère ; et je me plaisais à lui dire :
- « Ante me voy a la scuella vamos a comer juntos »,
répétait ma mère.
Ma mère, on l’appelait Rosita, au lieu de Fadoua ; mon
grand-père Don Félippe au lieu de Adib ; etc… Quant à la musique, le
tango, le passa doblé, et autres « puccero », n’en
parlons pas !
Bref, longtemps j’ai baigné
dans des eaux plus tendres et tièdes que l’arabe guttural, le français sans
accent tonique et l’anglais approximatif. Jusqu’au jour où je m’éloignai malgré
moi de l’espagnol. Mais ce soir, j’y reviens avec bonheur. Grâce à cette
décoration peu orthodoxe ! Je veux dire très catholique.
Evidemment, le nom
d’Isabelle La Catholique ne manque pas d’interpeller. Célébrissime grâce à son
action au service de l’Espagne et de son fondamental historique, Isabelle a notamment
permis, au XVème siècle, la Reconquista de Grenade et la réunification
de l’Espagne, ainsi que le financement de l’expédition de Christophe Colombe.
Que serait donc le monde sans Isabelle ?
Nous sommes aussi conscients
que c’est à CORDOUE qu’Ibn ROCHD ou AVERROES, en arabe, dès le 12 ème siècle,
apporta une synthèse décisive entre les propositions idéalistes de PLATON et
les thèses naturalistes et scientifiques d’ARISTOTE, réconciliant ainsi, sur la
terre d’Espagne, le ciel et la terre, si l’on ose dire, et donnant à l’ISLAM
culturel une dimension humaniste universelle pour qui veut l’entendre. Ce père
de la pensée laïque occidentale, puisant chez les grecs ce qu’ils eurent de
meilleur, a légué un fruit de la rencontre en ANDALOUSIE de l’Orient et de ce
qui allait devenir l’Occident. Une symbiose que le LIBAN connait bien.
Depuis longtemps, des icônes
de la culture espagnole sont partie de notre horizon quotidien. Je cite au
hasard, dans des domaines variés : VELASQUEZ, EL GRECO, GOYA, DALI,
PICASSO, MIRO, TAPIES, GAUDI, BARCELO, PLACIDO DOMINGO, DE FALLA, ALMODOVAR,
PABLO CASALS, GARCIA LORCA … Chacun de
ces noms habite notre conscience culturelle. Sans compter que l’espagnol est
parlé dans de nombreuses localités libanaises et par une partie de nos concitoyens.
Mesdames, Messieurs,
Le hasard du calendrier et
les horreurs de l’actualité ont fait que ce jour la France a rendu un hommage
solennel aux victimes de la barbarie du vendredi 13 novembre 2015, après celles
de la banlieue sud, du Mali, du Sinaï, et que sais-je encore ! J’en ai
honte ; je veux dire que j’aurais souhaité ne pas célébrer une décoration
alors que des nations civilisées sont en deuil. Mais en réfléchissant, je me
suis résolu à maintenir le cap, à persister dans l’adresse que j’avais à cœur
de partager ici, car c’est la liberté qu’on assassine au nom de la religion.
En 2008, une délégation de
haut rang est à BEYROUTH ; elle est envoyée par le premier ministre José
Luiz ZAPATERO. Votre Ambassadeur à l’époque, M. GAFFO, prend rendez-vous avec
le ministre de la justice que j’étais ; il me rend visite à la tête de
cette délégation. Je me dis que, comme beaucoup d’ambassadeurs, il souhaite
s’enquérir des préparatifs pour la constitution du Tribunal Spécial pour le
Liban. En réalité, je m’aperçois très vite que ces messieurs me racontent
qu’ils ont déjà rencontré le premier ministre, le président de la chambre des
députés, le président de la République, et qu’ils ont plaidé auprès d’eux la
nécessité pour le LIBAN de donner suite à mon projet de loi visant à abolir la peine
de mort. Je suis d’autant plus surpris, que j’avais essuyé des refus plus ou moins
fermes : le LIBAN sortait de la guerre et des assassinats de soldats de
l’armée par les terroristes de Nahr el Bared. Les officiels libanais se
disaient, devant la délégation espagnole, moins obstinés qu’ils ne me l’avaient
dit. Ainsi le premier ministre faisait valoir des arguments religieux, le
président de la chambre un argument de seule opportunité politique, le
président SLEIMAN une attitude politique plus souple.
A la suite de cette entrevue,
M. Fédérico MAYOR m’invite à faire partie de la Commission Internationale pour
l’Abolition de la Peine de Mort, auprès de personnages illustrissimes. Une
délégation de la Commission est d’ailleurs venue en 2014 prolonger l’engagement
de l’Espagne ici, et vous avez joué, Madame l’Ambassadrice, un rôle de premier
plan pour le succès de sa mission. Jusqu’à ce jour, je suis fier d’en faire
partie, avec l’Ordre des avocats, des partis influents et des combattants
remarquables, et de continuer à plaider
pour une modification législative décisive, afin que le LIBAN fasse partie du
concert des Nations abolitionnistes, au même titre que celles qui abolirent par
le passé l’esclavage.
Je veux redire ce soir cet
engagement, dans cette partie du monde où la vie humaine est devenue pour des
obscurantistes une péripétie, un mode de combat, outil des exécutions
sommaires, ordinaires. Comment punir ou sanctionner par la peine capitale des djihadistes
par une mort qu’ils recherchent, ou les trafiquants de drogue pour une faillite
d’un système policier? Comment admettre que pour une contravention punissable
au LIBAN par deux mois d’emprisonnement (la « prestidigitation », les
prévisions astrologiques à la télé, etc…) soit passible, dans un grand pays
arabe, de la peine de mort ?
Cette problématique de la
peine de mort pose plus généralement celle du respect de la personne humaine,
la lutte contre le trafic des êtres humains, les violences familiales, les
excès de l’intrusion opaque et occulte des renseignements dans les enquêtes
sécuritaires, comme de la politique dans les affaires de la justice. Bref,
malgré tout, même s’ils sont instrumentalisés parfois, les droits de l’homme
doivent être respectés dans une région ravagée, meurtrie, déboussolée, honteuse
des maux qui l’habitent.
Si je rapporte ces faits,
c’est parce que je souhaite que cette cérémonie ne soit pas seulement un
remerciement.
A l’heure où les violences
les plus extravagantes dominent notre Région, où les exécutions extra
judiciaires sont devenues courantes, où la mort est banalisée, où le droit à la
vie n’est plus qu’une question d’opinion, le LIBAN a pu rester dans le concert
des nations civilisées. C’est grâce au moratoire instauré en 2008, que le
LIBAN, en 2015, a derrière lui plus de dix années de non-exécution de la peine
de mort, après que la dernière fut en 2004. Cela a été confirmé par l’adoption
par le Parlement libanais, en 2011, d’une loi permettant la réduction des
peines même en cas de condamnation à mort. Malgré nos divergences religieuses.
Malgré les pesanteurs de la surenchère et de la volonté de vengeance. Malgré
ces temps maudits où la mort se banalise. Où la vie humaine a perdu pour
certains de sa dignité et son intangibilité.
Tu ne tueras point ! La
taktol! Thou shall not
kill! No mataràs!
Le LIBAN doit rester un
phare pour les idées et les libertés dans cette région du monde. Et votre
engagement aux côtés du LIBAN, Madame l’Ambassadrice, est exemplaire de
courage, de solidarité, d’humanité et de fraternité. Peu importe finalement
notre nombre et notre démographie si nous savons puiser des idées dans notre
liberté de pensée et de parole. C’est notre identité. C’est notre privilège de
féconder l’espace désertique des régimes absolutistes. Il n’y a pas de
démocratie sans abolition de la peine de mort. Au même titre que le fut en son
temps l’abolition de l’esclavage.
Je ne suis pas venu plaider
encore ; je veux dire que l’Espagne est à notre écoute, comme une grande
amie du LIBAN ; la culture, l’humanisme dont votre contingent fait preuve
dans les villages du Sud Liban, l’esprit chevaleresque, le courage, le don de
soi et la fidélité aux valeurs humaines et démocratiques. La présence de votre
contingent dans le cadre de la FINUL, les soldats espagnols qui furent victimes
de l’attentat de Khiam en 2007, la visite de votre jeune et brillant souverain,
puis celle, il y a peu de jours, de votre ministre de la défense, votre
présence personnelle, assidue et sans relâche auprès du LIBAN, votre combat
auprès de Monsieur ZAPATERO, les relations de votre Pays, tant commerciales que
culturelles avec le LIBAN et les Libanais… tout cela a provoqué une adhésion
spontanée à ce que vous faites. Merci, chère MILAGROS, de tout cœur.
Dans la série James Bond,
c’est M qui contrôle tout. Savez-vous en l’occurrence qui joue ici ce rôle
ingrat ? C’est M, bien sûr. Je veux dire M. Le M I6. Oui, vous avez bien
compris !
Vive l’Espagne!
Vive le Liban!
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