vendredi 1 novembre 2013

ALLOCUTION DE M.L'AMBASSADEUR PATRICE PAOLI A L'OCCASION DE LA REMISE DES INSIGNES D'OFFICIER DE LA LEGION D'HONNEUR



Allocution de Son Excellence Monsieur Patrice PAOLI,
Ambassadeur de France au Liban
à l’occasion de la remise des insignes
d’Officier dans l’Ordre national de la Légion d’Honneur
à Son Excellence Monsieur Ibrahim NAJJAR, ancien Ministre de la justice

Mercredi 30 octobre 2013 à 18h30
Résidence des Pins

Monsieur le Ministre Daouk, représentant son Excellence M. le président de la République et M. le président du conseil,

Monsieur le président de la République, Cheikh Amine GEMAYEL,

Monsieur le député Atef MAJDALANI, représentant son excellence M. le Président Nabih BERRI,

Monsieur Mohammed MACHNOUK représentant Monsieur le Président Tammam SALAM

Monsieur le Ministre Samir JISR, représentant son excellence M. le Président Saad HARIRI,

Mesdames les présidentes,

Madame, Messieurs les Ministres,

Mesdames, Messieurs les Députés,

Monseigneur Elias AUDI

Messieurs les présidents

Maître MEDLEJ, représentant le Ministre de l’intérieur Marouan CHARBEL

Messieurs les bâtonniers

Messieurs les doyens

Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Cher Ibrahim, Chère Marie Rose,


Les idées neuves, quand elles sont portées avec conviction, courage et ténacité, finissent par s’imposer dans le débat public. Certes, elles y sont d’abord contestées ; mais contester une idée neuve, n’est-ce pas déjà lui faire une place ? Et un jour, ces idées nouvelles acquièrent aux yeux de l’opinion une force d’évidence qui les consacre comme une vérité de la tribu.


Il est des hommes dont la vie s’identifie à une cause et à un combat ; des pionniers, porteurs d’espoir, qui bousculent la réalité et agissent au nom des valeurs qui les animent. Ce soir, c’est à l’un de ces hommes que je m’adresse.

Cher Ibrahim NAJJAR, je suis très heureux de vous accueillir à la Résidence des Pins pour saluer, devant votre famille, vos très nombreux amis, vos collègues, les services exceptionnels que vous avez rendus au Liban et à la longue histoire d’amitié qui unit nos deux pays.

Il y a dans cet exercice des figures imposées et c’est avec plaisir que je me plierai aux règles de l’exercice : je commencerai par retracer le cours de votre brillante carrière de juriste, marquée par votre indépendance d’esprit et votre profond attachement aux valeurs de la francophonie. J’exposerai ensuite les points saillants des services exceptionnels que vous avez rendus, aux plus hautes fonctions de l’Etat, au Liban et aux Libanais.

Vous êtes né à Tripoli, en 1941. Après des études au collège Saint-Joseph d’Antoura, vous entrez au Grand Lycée franco-libanais de Beyrouth ; c’est là que se forme votre amour des lettres et de la langue française, qui ne cessera de vous habiter tout au long de votre vie. Vous décidez, le baccalauréat en poche, d’entrer à la faculté de droit de l’Université Saint-Joseph, à laquelle je voudrais rendre hommage car elle est, depuis plus d’un siècle, le lieu où sont formées les élites politiques et judiciaires du Liban. Vous décrochez votre diplôme d’études juridiques supérieures en droit privé, où le droit français et le droit libanais tiennent une place égale, dans leurs différences et dans leur proximité. Au terme de vos études à l’USJ, en 1963, vous soutenez une recherche tout à fait remarquable sur la nationalité de la femme mariée en droit libanais – vous obtenez, d’ailleurs, une excellente note. Mais votre soif d’apprendre est insatiable et vous vous inscrivez l’année suivante à l’université de Paris. Jeune juriste à l’esprit vif, vous parvenez à soutenir une thèse sur le droit potestatif, fruit d’un travail de longue haleine, devant un jury composé des grands juristes français de l’époque. Fait assez rare pour être remarqué, votre thèse obtiendra en 1966 les honneurs de la publication. Présentant le droit d’option comme un concept à part entière, votre thèse est aujourd’hui un ouvrage fondamental.

Vous entamez alors une carrière universitaire de premier plan. En 1969, vous êtes nommé professeur titulaire à la faculté de droit et de sciences politiques de l’USJ. Vous dirigez, à partir de 1975, la revue  Proche-Orient – Etudes juridiques  de l’USJ. Vous contribuez, en parallèle, à la Revue trimestrielle de droit civil, publiée à Paris. La France n’a pas oublié son  brillant étudiant : vous devenez professeur associé à l’université de Paris-II en 1988. C’est une tradition bien vivante encore aujourd’hui que cette reconnaissance mutuelle de l’USJ et de la faculté d’Assas.  En 1989, vous enseignez à la faculté de Toulouse, en 1990, à l’université de Paris-I et vous êtes invité à l’université de Nantes, en 2001 et 2002. Vous avez également été, entre 2000 et 2002, professeur de droit de l’arbitrage au sein de la filière francophone de l’Université libanaise, autre grand lieu où se forge l’excellence juridique. Vos dons pour le droit vous hissent à la fonction de vice-président de l’Association libanaise d’arbitrage et vous permettent d’entrer à l’Institut International de l’Arbitrage, et à la Chambre de Commerce internationale. Juriste brillant, professeur admiré, orateur de talent : ces qualités devaient nécessairement donner à votre carrière une dimension internationale.

Ces années d’enseignement, au Liban et à l’étranger, ont été des années de recherche. Vous avez publié un nombre d’articles et de travaux scientifiques considérable : des contrats d’option au droit matrimonial, en passant par les libéralités, vous n’avez cessé, pendant plus de 40 ans, de faire progresser la science du droit. Entre 1991 et 2006, vous avez contribué, à de nombreuses reprises, aux célèbres éditions Dalloz, écrivant des articles sur la donation, les successions, ou sur les « dispositions à titre gratuit ». Et vous avez été le co-auteur d’un Dictionnaire juridique franco-arabe, réédité en 2005.

Cher Ibrahim, vous avez ainsi contribué, par votre enseignement et vos travaux de recherche, à faire rayonner les valeurs du droit en France et au Liban, et participé à la transmission des grandes valeurs de l’humanisme aux jeunesses de nos deux pays.

Mais vous n’êtes pas seulement un universitaire. Vous êtes un homme dont la pensée se veut action. Vous répondez à la définition de ce que l’on nomme, en France, un intellectuel engagé. Votre engagement public prend sa source dans les valeurs que voulez promouvoir, jamais dans une ambition personnelle. Vous devenez ministre,  comme avant vous votre ami Robert Badinter, non pour faire carrière en politique, mais pour occuper une fonction où vous ferez avancer les causes qui vous sont chères, celle d’une législation délivrée des scories du passé, celle d’une justice plus humaine, celles d’une magistrature impartiale et respectée. 

Dès les années 2000, vous avez été membre de plusieurs commissions de modernisation de la législation libanaise : après avoir travaillé dans la Commission de modernisation des lois au sein du ministère de la Justice, vous participez à la Commission de réforme du droit financier mise en place par la Banque du Liban, et au groupe de réforme des lois économiques du ministère de l’Economie. Vous avez également été expert de l’Etat libanais auprès de la Ligue arabe.

Vous devenez ministre de la Justice, le 11 juillet 2008,  dans le gouvernement du président Fouad Siniora ; vous êtes reconduit à ce poste, le 10 novembre 2009, par le Président  Saad Hariri.

Fort de vos convictions et de vos valeurs, vous vous engagez avec ténacité, et en dépit des obstacles, dans de  grands chantiers  de réforme, voulant faire de votre Département « le ministère de la justice et des libertés ». Deux décisions ont été emblématiques de votre action: le transfert de l’administration pénitentiaire du ministère de l’Intérieur vers le ministère de la Justice,  réforme essentielle pour la protection des libertés. Et dans le même esprit, la procédure législative ouvrant la voie à la réduction des peines et aux libérations conditionnelles, pour mettre fin au système inique des lois d’amnistie, pour la première fois au Liban.

Vous avez été également le ministre de la modernisation de la justice. Vous avez lancé le grand chantier de l’informatisation complète de l’appareil judiciaire. Qu’on ne s’y méprenne pas : derrière cette façade technologique, il y a des enjeux essentiels, de transparence et de célérité de la justice. En matière de droit successoral et d’accès à la nationalité libanaise, vous avez fait en sorte d’inscrire le Liban dans la modernité. Vous avez nommé, dans les plus hautes juridictions de l’Etat libanais, de jeunes magistrats. Vous avez également, en tant que ministre de la Justice, joué un rôle essentiel dans le suivi des enquêtes du Tribunal Spécial des Nations Unies pour le Liban, notamment dans l’affaire des faux témoins, que vous avez étudiée avec discernement et indépendance d’esprit, rappelant que l’indépendance de la justice est nécessaire à tout gouvernement démocratique.

Par-dessus tout, il y a un combat auquel vous êtes livré corps et âme, et qui n’a pas pris fin avec vos fonctions ministérielles : l’abolition de la peine de mort. C’est un combat courageux, enraciné dans les convictions qui vous animent. Prenant vos fonctions de ministre de la Justice, en juillet 2008, votre chef de cabinet vous porte la pile de dossiers de condamnations à mort en attente, qui n’attendent que votre signature pour être exécutées ; vous n’en signez aucune. Profondément attaché à ce que Paul Ricœur appelait « l’éminente dignité de la personne humaine », vous engagez immédiatement au Liban un processus d’abolition de la peine de mort. Vous avez réussi, grâce à votre détermination, à votre courage, et à votre force de conviction, à imposer un moratoire établissant de facto l’abolition de la peine de mort au Liban ; vous êtes à l’origine d’un projet de loi qui est en cours d’examen par le Parlement. Ce combat pour l’abolition de la peine de mort, vous le menez non seulement au Liban, mais dans le monde entier : vous êtes, depuis 2009, membre du Commissariat international pour l’abolition de la peine de mort ; riche de votre expérience et de votre expertise, vous y avez été nommé par José-Luis Zapatero lors de la création du Commissariat. Vous participez deux fois par an  aux réunions du Commissariat, où vous siégez notamment aux côtés de Rober Badinter : à Madrid, Oslo, à Bruxelles au mois de décembre prochain, vous portez vos convictions à travers le monde. Il y a encore 5 jours, vous étiez à Bangkok, où des discussions pour l’abolition de la peine capitale sont en cours, pour représenter le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l’Homme. Comme vous l’avez déjà déclaré : « Le Liban n’a pas de sens s’il n’est pas un pôle d’excellence pour les libertés et les droits de l’homme au sein de la région. »[1] Votre combat porte ses fruits : sous le mandat de Michel Sleiman, aucune exécution n’a eu lieu. Votre successeur au poste de ministre de la Justice partage aujourd’hui votre position vis-à-vis de la peine de mort et refuse, à son tour, de signer toute condamnation à la peine capitale. Si, dans un avenir prochain – nous l’espérons tous – le Liban met fin à ce cruel anachronisme, indigne de ses valeurs et de sa pratique démocratique, alors il vous devra d’être redevenu, au Proche-Orient, un pays phare des droits de l’homme.

Aux plus hautes fonctions de l’Etat, comme dans vos activités d’enseignement, vous n’oubliez jamais votre attachement à la francophonie ; au contraire, vous l’affirmez : la langue française est l’avocate des valeurs que vous défendez. Facteur d’ouverture et de mobilité, vous la considérez comme une force, comme un atout pour le Liban et la qualité de ses institutions. Convaincu de la nécessité de créer un environnement juridique francophone au Liban, vous engagez un programme de coopération très important entre la France et  le Liban dans le domaine de la justice, grâce aux échanges entre les administrations, les programmes de formations et les rencontres professionnelles entre nos deux pays. Vous avez également mené une politique active de formation à la langue française des jeunes magistrats de l’Institut d’études judiciaires, et des avocats du barreau de Beyrouth. Si la francophonie est aujourd’hui une matière vivante, une réalité, c’est grâce à la volonté d’hommes comme vous, la volonté d’hommes qui aiment passionnément la langue française, et les valeurs qu’elle transmet. 
Je tiens à saluer ce soir votre famille, cher Ibrahim, et vos enfants, à qui vous avez transmis votre amour du droit et de la langue française : votre fille Nathalie, docteur en droit et professeur de droit de l’arbitrage à l’université Paris-II ; votre fils Serge, lui aussi docteur en droit et avocat à la cour ; et Cyrille, votre 3e fils, qui a étudié à l’ALBA et à la Royal College of Arts de Londres.

Je terminerai en citant votre ami Robert Badinter :

« Ceux qui croient à la valeur dissuasive de la peine de mort méconnaissent la vérité humaine. La passion criminelle n'est pas plus arrêtée par la peur de la mort que d'autres passions ne le sont qui, celles-là, sont nobles.  » - c’est ce que déclarait M. Badinter, en 1981, devant l’Assemblée nationale. Votre combat pour la liberté, pour le droit, pour la justice, votre passion pour la vie, inspirent aujourd’hui notre plus grand respect, et la reconnaissance de la France.

[Et je vais maintenant procéder à la décoration.]
Monsieur Ibrahim NAJJAR, au nom du gouvernement français, nous vous faisons officier dans l’Ordre national de la Légion d’Honneur./.


[1] Interview accordée à L’Orient-Le Jour, le 10-12-2012, lorientlejour.com/category/Liban/article/Ibrahim_Najjar