vendredi 27 décembre 2019

dimanche 10 novembre 2019

samedi 7 septembre 2019

La spiritualité, quête du sens, par le R.P. Recteur Georges Hobeika, le 6 septembre 2019, à la Fondation Najjar Culture et Libertés








I
La spiritualité, quête du sens
Conférence du P. Professeur Georges Hobeika
Recteur de l’USEK
Fondation Ibrahim Najjar, Cultures et Liberté
Vendredi, le 6 septembre 2019 à 11h00


 
Pour voir le film de la rencontre :
 https://youtu.be/y1AvfS9I3K0  -

Honorable audience,
Dans l’approche philosophico-théologique de l’essence humaine, une évidence se dégage c’est que l’homme est multidimensionnel. Et la composante spirituelle se présente comme prédominante. Elle colore autrement toutes les harmoniques de l’être humain. Dès l’orée de la réflexion philosophique, on s’est aperçu que l’homme s’était saisi d’emblée comme projet métaphysique, abouché constamment à un au-delà dispensateur du sens et fondateur ontologique. La vie ici-bas s’appréhende comme un passage, une transhumance vers un autre mode d’existence. La vie spirituelle injecte nos quotidiennetés, tant heureuses que tragiques, de connotations existentiales transcendant les coordonnées spatio-temporelles, et mettant l’homme face à une destinée qui dépasse les déterminations particulières.
Inutile de signaler que de nos jours le terme « spiritualité » (du mot latin spiritus, esprit), se voit injecté de connotations terre à terre, diverses et contradictoires, notamment à partir du siècle des Lumières. Là-dessus, on pourrait citer, entre autres, le philosophe allemand marxiste Ernst Bloch (1885-1977), dans son ouvrage célèbre Das Prinzip Hoffnung (Le Principe Espérance), sorti en trois volumes de 1954 à 1957. Bloch préconise, dans son projet de nouvelle société, de transposer les immenses trésors, enfouis dans les religions qu’il considère comme les dépositaires des plus parfaites des utopies, dans une pensée sécularisée, prêchant un Royaume des Cieux sans Dieu, déposant Dieu de son trône céleste et mettant l’homme sur le piédestal de l’absoluité historisée et opérationnelle dans un temps fini. Et le nouveau Messie attendu se réduit à un sauveur économique et politique, sans plus.
Toujours est-il que la spiritualité, prise dans un cadre religieux, qui est effectivement le cadre originel, signifie être « relié » (religare « relier » en latin qui aurait donné le terme religion) à un « Etre Supérieur », à un être en amont et en aval de tout ce qui existe, à un « Dieu », au « divin ». Dans ce cadre, très précis, la spiritualité se déploie dans un champ relationnel et personnalisé avec cet « Etre Supérieur ». Elle comprend toutes les pratiques aussi bien intellectuelles que comportementales de nature à rapprocher l’homme de cet « Etre sublime » qui est « Esprit » par nature et confère à toute relation intime avec Lui une dimension spirituelle, libératrice de la pesanteur de la matière dans laquelle l’homme se surprend à être noyé. Ainsi, la prière, la méditation, le silence, les mortifications, l’ascèse, les actes de charité, le pardon, la réconciliation, l’amour universel, la paix intérieure, la rigueur morale, se présentent comme des « techniques » appropriées, indispensables pour transmuer la vie de l’homme en cheminement vectoriel vers un au-delà, clé de voûte de toute l’existence, antidote au temps destructeur et par ricochet dérivatif à l’absurde et au non-sens.
Là-dessus, Mircéa Eliade, grand explorateur du subconscient religieux, nous laisse des analyses percutantes, révélatrices de la structure abyssale du « soi » de l’homme. Il dit en toutes lettres : « Pour l’historien des religions, […] tout rite, tout mythe, toute croyance ou figure divine reflète l’expérience du sacré […]. "La conscience d’un monde réel et significatif est intimement liée à la découverte du sacré. Par l’expérience du sacré, l’esprit humain a saisi la différence entre ce qui se révèle comme étant réel, puissant, riche et significatif, et ce qui est dépourvu de ces qualités, c’est-à-dire le flux chaotique et dangereux des choses, leurs apparitions et disparitions fortuites et vides de sens" (La Nostalgie des origines, 1969, pp. 7 sq.). En somme, le "sacré" est un élément dans la structure de la conscience, et non un stade dans l’histoire de cette conscience. Aux niveaux les plus archaïques de culture, vivre en tant qu’être humain est en soi un acte religieux, car l’alimentation, la vie sexuelle et le travail ont une valeur sacramentale. Autrement dit, être – ou plutôt devenir – un homme signifie être "religieux" (ibid., p.9) »[1].
Dans le sillage de l’approche de Mircéa Eliade, la philosophe et psychanalyste franco-bulgare Julia Kristeva conduit une analyse saisissante du besoin naturel de l’homme de « croire ». Elle se demande : « N’est-il pas surprenant que nos sociétés sécularisées aient négligé cet incroyable besoin de croire ? […] Elle (l’écoute analytique) se contente d’ouvrir des perspectives d’observations et de théorisations qui, en permettant une compréhension plus complexe de l’appareil psychique, révèlent combien le besoin de croire est constitutif du sujet parlant, "avant" toute construction religieuse à proprement parler, et bien sûr à l’intérieur de la sécularisation elle-même. Un "chantier" à peine esquissé, et dont il nous revient de continuer l’édification. Car je suis persuadée qu’en prenant au sérieux ce besoin de croire pré-religieux, nous pourrions mieux affronter non seulement les dérives intégristes des religions dans le passé et jusqu’à aujourd’hui, mais aussi bien des impasses des sociétés sécularisées. »[2]
Dans son célèbre discours au collège des Bernardins le lundi 9 avril 2018, le président Emmanuel Macron tient à rectifier la fausse trajectoire empruntée par la laïcité en France. Sans ambages, il dit : « Je considère que la laïcité n’a certainement pas pour fonction de nier le spirituel au nom du temporel, ni de déraciner de nos sociétés la part sacrée qui nourrit tant de nos concitoyens… Je crois que la politique, si décevante qu’elle ait pu être aux yeux de certains, si desséchante parfois aux yeux d’autres, a besoin de l’énergie des engagés, de votre énergie. Elle a besoin de l’énergie de ceux qui donnent du sens à l’action et qui placent en son cœur une forme d’espérance. Plus que jamais, l’action politique a besoin de ce que la philosophe Simone Weil appelait l’effectivité, c’est-à-dire cette capacité à faire exister dans le réel les principes fondamentaux qui structurent la vie morale, intellectuelle et dans le cas des croyances spirituelles. C’est ce qu’ont apporté à la politique française les grandes figures que sont le Général de Gaulle, Georges Bidault, Robert Schuman, Jacques Delors ou encore les grandes consciences françaises qui ont éclairé l’action politique comme Clavel, Mauriac, Lubac ou Marrou et ce n’est pas une pratique théocratique ni une conception religieuse du pouvoir qui s’est fait jour mais une exigence chrétienne importée dans le champ laïc de la politique. » 
Sous son scalpel analytique, le président Macron décrypte le processus de dégénérescence morale de nos sociétés actuelles, poussant les gens à cultiver le désengagement et l’insouciance, et déclenchant par le fait même une sorte d’hémorragie de l’être fatale. Il fait remarquer que « ce qui grève notre pays…ce n’est pas seulement la crise économique, c’est le relativisme ; c’est même le nihilisme ; c’est tout ce qui laisse à penser que cela n’en vaut pas la peine. Pas la peine d’apprendre, pas la peine de travailler et surtout pas la peine de tendre la main et de s’engager au service de plus grands que soit. Le système, progressivement, a enfermé nos concitoyens dans « l’à quoi bon ».
Certes, la dimension métaphysique et spirituelle de l’homme se voit s’éroder de plus en plus par des théories athéisantes et nihilistes, et par conséquent réductionnistes de la multidimensionnalité originelle de l’homme. Ce dernier se surprend à être ramené à un statut ontologique amoindri, se manifestant comme la résultante de l’évolution intrinsèque de la matière, commandée vigoureusement par la notion de hasard. Aucune finalité, aucun projet existentiel présidant à cette existence incommensurable et assiégée par beaucoup d’inconnues et de mystères. Le nihilisme, lui, vient exaspérer la problématique sémantique de l’être, en mettant le néant en alpha et en oméga de l’existence. La culture de l’absurde atteint de la sorte des niveaux dangereusement élevés, poussant l’homme à vivre tristement le non-sens total et le spleen.
Dans les archives américaines de psychiatrie, un numéro spécial fut consacré aux témoignages des malades cancéreux, recueillis dans un hôpital équipé exprès pour admettre des patients en phase finale. On s’est aperçu que les malades athées vivaient des douleurs atroces, avec angoisse terrible, doublée du non-sens total de leur souffrance. Tandis que les patients croyants vivaient un degré inférieur d’inquiétude et conféraient à leur souffrance une dimension spirituelle, transformant leur calvaire en douleur de l’accouchement. Ils voyaient dans la dégradation de leur physique un passage graduel à une existence, ontologiquement différente, rejoignant par là ce que Teilhard de Chardin disait à ce sujet, « si je meurs, je change d’état ». Cette croyance dans l’au-delà leur permettait de réduire sensiblement le degré d’anxiété et de maintenir la flamme des attentes d’une vie future, bien meilleure que celle qu’ils menaient dans la vallée des larmes.
Non moins révélateurs sont les derniers moments du Président François Mitterrand, sur son lit de mort. Baptisé catholique, il ne tarde pas dans sa jeunesse à devenir agnostique. Cependant, il sera toujours en quête du sens. Aussi viendra-t-il souvent à Taizé pour rencontrer frère Roger et les jeunes en prière. Atteint d’un cancer de la prostate, il continue néanmoins à gouverner la France. Après la fin de son mandat, sa santé générale se détériore. Les séances de chimiothérapie finissent par générer des douleurs insupportables. Il s’enquiert auprès de son médecin de la possibilité d’arrêter le traitement. Son médecin lui dit que l’arrêt signifie mort imminente. Le Président Mitterrand émet alors un jugement appréciatif sur la vie en tant que telle. Il dit que la vie est absurde. Et à l’endroit de la mort, il dit que si l’on n’arrive pas à élucider le mystère de la mort, en revanche, on le vit entièrement. Devant l’échec de la médecine et la dégradation irréversible de son corps, à quoi peut-il encore s’accrocher ? Aux données de base de l’agnosticisme ? Aux principes sublimes de la République ? Aux nobles préceptes du socialisme ? Ou bien aux « valeurs » de la spiritualité laïque, ou aux exercices « spirituels » sécularisés de New Age ? Il demande un bout de papier et il écrit : « une messe serait possible ». Ainsi, à la dernière minute, François Mitterrand, habité, comme tout homme d’ailleurs, par le désir d’éternité, renoue avec l’espérance chrétienne et s’embarque dans le long voyage pour un autre mode de vie. Un office funèbre sera célébré à la mémoire de François Mitterrand dans la cathédrale N-D de Paris, en présence d’une soixantaine de chefs d’Etat et de gouvernement. Mgr Lustiger prononce l’homélie et cite les derniers écrits de François Mitterrand : « Des civilisations avant nous regardaient la mort en face, aujourd’hui non. Il y a sécheresse spirituelle. Le rapport à la mort n’a jamais été aussi pauvre », ainsi commencent les dernières lignes de F. Mitterrand. C’est un mortel qui s’adresse à d’autres mortels. Il y a 7 ans, F. Mitterrand visitait un hôpital à soins palliatifs... « Le corps rompu au bord de l’infini, un autre temps s’établit ». F. Mitterrand posait cette question : « N’y-a t’il pas dans l’homme une part d’éternité ? ».
Ce constat tragique de la condition humaine, après l’effondrement de la croyance religieuse en Europe et l’écroulement de la spiritualité y afférente, Claude Imbert nous le communique sur un registre on ne peut plus pathétique et tourneboulant : « Nos vieilles boussoles désormais s’affolent et nous n’en avons point de nouvelles. Les traités séculaires que le Dieu d’un temps chrétien avait conclus avec nos peuples sont déchirés. Quel nouveau dieu, quelle idole, quelle nouvelle Parque succéderont au ciel de jadis pour rêver notre avenir ? Mystère ! »[3]. Claude Imbert met de la sorte en saillie le vide métaphysique et par conséquent spirituel énorme laissé par la dégénérescence du religieux. Plus d’horizons transtemporels pour notre passage terrien. Tout est suspendu exclusivement à l’instantanéité consommatrice, au temps destructeur, sans aucune ouverture à un au-delà, à une autre vie, à un autre mode d’existence qui donne sens à un ici-bas médiateur et évanescent. Cette carence pousse l’humanité sur les chemins de nulle part. Pour Claude Imbert, « … le handicap intellectuel de notre temps est de raisonner dans une perspective moribonde sur un avenir indéchiffrable, de raisonner en hommes anciens de l’avènement possible d’un homme nouveau. »[4] D’autre part, il trouve dans l’analyse du désarroi des temps modernes que conduit l’écrivain tchèque, Milan Kundera, un précieux et parfait éclairage : « L’unique vérité divine s’est décomposée en centaines de vérités relatives que les hommes se partagent. Ainsi naquirent les temps modernes. »[5]
Cela dit, il n’en est pas moins intéressant de signaler que Claude Imbert n’entretient aucune relation privilégiée avec la foi religieuse. Il valorise les forces de la foi, en homme incrédule. Il se présente comme « orphelin de l’arche chrétienne dont il peint le naufrage », et décrit non sans amertume « le lent ébranlement de l’ordre chrétien, clé de voûte d’un système spirituel, moral, économique et politique qui se craquelle ». En toutes lettres, il dit : « Je n’ai, je le confesse, aucun don, ou aucun goût, pour le transcendant, pour les Vérités d’en haut, pour les vérités  révélées ˮ. Si une vérité majuscule existe, ma conscience se décourage d’avance de la savoir confinée dans l’au-delà, isolée du monde sensible où nous sommes. … Plus j’avance en âge, plus je m’éloigne – et combien font de même ! – du grand meccano humaniste qui confine le « réel » absolu (celui de Dieu, du sacré, de l’Etre, de l’essence, que sais-je encore …) dans l’inatteignable et l’imperceptible. »[6]
Toujours est-il que Claude Imbert ne se réjouit nullement de cette aversion à l’endroit du religieux révélé qui a été effectivement la matrice d’une grande civilisation, celle de l’Europe chrétienne. Il met cette répugnance dans le cadre d’une complexion caractérielle, favorisant ce genre de rejet principiel. « Cet enracinement, renchérit-il, ce refus de l’envol, je ne le prêche nullement. Mais enfin, c’est le mien ! Il est d’ailleurs possible – je l’indique en passant – qu’il me vienne tout platement d’une disposition de nature à aimer la vie instante, vue, entendue, saisie, à portée de main, à portée de vue, à portée de lèvres. »[7]
Il n’en demeure pas moins évident que cette autoanalyse révèle jusqu’à quel point la fragilisation poussée de la spiritualité chrétienne en Europe génère une énorme crise de valeurs et une grande déstabilisation socioculturelle. Les ersatz qu’on préconise pour combler les brèches spirituelles laissées par l’effondrement du christianisme, à savoir l’insolite patchwork de croyances diverses que met en avant le New Age, culminant en Europe avec l’image du Christ, présentée comme « principe » ou une « énergie » plutôt qu’une personne, la spiritualité laïque qui reprend les principales « valeurs » chrétiennes et les ampute de leur arrière-fond théologique, ou bien la soi-disant et la nébuleuse « fraternité » prêchée par la franc-maçonnerie, n’ont pas tardé à dévoiler leur défaillance. Là-dessus, le célèbre livre de Julia Kristeva, que j’ai cité plus-haut, est suffisamment éloquent. En définitive, un point de recoupement de tous ces courants de pensée, sécularisés à outrance, c’est bien, comme le diront si pertinemment Claude Imbert, Julia Kristeva et tant d’autres, « l’impasse ».
Ce malaise d’une civilisation, déboussolée et en dérive, despiritualisée religieusement et sevrée de toute sorte d’apport métaphysique, Claude Imbert, en transfuge désillusionné, le peint dans des termes on ne peut plus adéquats et révélateurs : « Vous l’imaginez bien, c’est une situation inconfortable pour un non-croyant de ma sorte que de se sentir en même temps aussi solidaire d’une histoire, d’une civilisation, d’une culture labourées et ensemencées par l’imaginaire judéo-chrétien. Comme je ressens avec chagrin le déclin d’une épopée occidentale qui fut longtemps celle de la Croix, et que je trouve dans le déclin de la foi chrétienne une forte composante de cette décadence, j’ai le sentiment que, dans mon incroyance, je trahis ma propre histoire, en somme que je concours à son (mon) propre anéantissement. Misères du transfuge : le sentiment heureux d’épanouir ma liberté personnelle sur les ruines de croyances pour moi moribondes se trouve corrompu par le constat, tout alentour, d’un effondrement social et politique qu’entraîne la ruine des croyances et des valeurs qu’elles avaient inspirées. Une fatalité emporte ma raison et mes assentiments les plus irréductibles, en quelque sorte, hors de moi-même, je veux dire hors d’une certaine histoire dont je me sens constitué »[8].
Il est à noter par ailleurs que la sécheresse spirituelle, d’un point de vue religieux, qui ravage la majeure partie de l’Europe, est également exacerbée par le fait que toute la vie de l’homme est uniquement confiée à la raison, comme seule instance fiable, à l’exclusion des autres références, non moins constituantes de la vérité complexe de l’homme et de la société. Cette déviation létale, Claude Imbert l’aborde dans les termes suivants : « En fait, nous souffrons de cette prétention de la raison à organiser le monde et la société, de son impuissance à reconnaître qu’  une infinité de choses la dépassent ˮ, de sa vanité à imposer le carcan d’on ne sait quel schéma directeur pour le bien de l’humanité. Ce fut durant toute ma génération l’obsession intellectuelle et la faillite de la gauche cartésienne. Simplifions : dans l’héritage occidental, la mécanique rationnelle étouffe la tradition spirituelle et morale. Et la « vanité fatale » de la raison nous mène à l’impasse. »[9]
L’érosion du religieux s’est nocivement répercutée sur la vitalité de la société et sur l’enthousiasme qui préside au renouvellement des générations. L’homme qui est présenté dans la Bible comme l’être le plus sublime sur terre, sa haute dignité découlant de son statut d’être créé à l’image de Dieu et avec sa ressemblance, se surprend à être ravalé au rang de n’importe quel être vivant, sortant du néant par l’évolution intrinsèque de la matière, et y rentrant fatalement par la mort. À la grande et lancinante question qu’est-ce que la vie, Darwin avait cru pouvoir répondre en faisant remarquer que « dans son sens biologique le plus large, [...] l’évolution est un processus au cours duquel la vie émerge de la matière inerte et se développe ensuite entièrement par des moyens naturels ».
Cette théorisation réductrice de la grandeur inégalée du phénomène de la vie, revenant à ramener l’émergence de la vie à une évolution intrinsèque de la matière, a néanmoins fasciné le monde scientifique. Ainsi tant de chercheurs s’étaient-ils attelés à la mission de créer la vie dans les laboratoires à partir des équations chimiques complexes. Jusqu’ici, toutes leurs tentatives se sont soldées par un échec. Et à présent, d’aucuns se demandent à raison pourquoi ce qui se serait passé à l’origine de la vie ne réussit plus de nos jours à faire sortir la vie de la matière. La réponse apportée par le darwinisme signale que le processus, qui avait été au principe de la vie, s’étendit sur des millions d’années après l’émergence de la matière. Cette idée-là a régné inébranlablement plus d’un siècle sur la science.
Toujours est-il que cette hypothèse heuristique considérée comme évidence ou axiome pour toute cette période a été profondément ébranlée par les bouleversantes découvertes effectuées par l’équipe de chercheurs conduite par le professeur Mark Harrison de l’université de Californie à Los Angeles à Jack Hills dans l’ouest d’Australie. En relatant cet événement majeur, on souligne que : « "La découverte, faite à partir de graphite emprisonné dans des cristaux anciens, pourrait signifier que la vie a commencé presque immédiatement après la formation de la Terre. Les chercheurs l'ont décrite comme ‘ un progrès scientifique potentiellement transformationnel’ ». Il s’ensuit que le phénomène de la vie et la complexité irréductible de la cellule vivante se refusent à se laisser expliquer par des théories simplifiantes et réductrices. Jusqu’ici, tous les phénomènes de la nature montrent que la vie ne vient que de la vie. La vie se manifeste certes à travers la matière, mais sans pour autant se confondre avec elle.
Sur cet héritage athéisant et réduisant par le fait même le phénomène de la vie à un simple élément de la matière, viennent se greffer plus tard des approches pseudo-philosophiques, mélancoliques, maussades et tristes. Pour Michel Onfray, dans son ouvrage La puissance d’exister, il est dénué de sens de penser doter la société de nouvelles énergies, dans le but de lui assurer une véritable pérennité. « La possibilité physiologique de concevoir un enfant, dit-il, n’oblige pas au passage à l’acte – tout comme le pouvoir de tuer ne génère en rien le devoir d’accomplir un homicide. Si la nature dit :  Vous pouvez ˮ, la culture n’ajoute pas forcément :  Donc vous devez ˮ. Car on peut soumettre ses pulsions, ses instincts et ses enviez à la grille analytique de la raison. Pourquoi faire des enfants ? Au nom de quoi ? Pour en faire quoi ? Quelle légitimité a-t-on pour faire surgir du néant un être auquel on ne propose, in fine, qu’un bref passage sur cette planète avant retour vers le néant dont il provient ? »[10]
En athée de service, Michel Onfray ne voit dans les religions et notamment dans la spiritualité prêchée par le christianisme qu’une castration de la pensée et de l’élan de la vie. Pour lui, la religion rime avec état pathologique. Aussi appelle-t-il à une purification de l’athéisme des dépôts résiduels du christianisme : « Un athéisme postchrétien. L’expression athéisme postchrétien pourrait donner l’impression d’une redondance : le seul substantif laisse croire qu’on a dépassé le christianisme et qu’on se situe en aval de la religion. Mais en vertu du principe d’imprégnation judéo-chrétienne de l’épistémè de notre époque, l’athéisme est lui aussi marqué au fer catholique. De sorte qu’il existe un athéisme chrétien et que l’expression, sous son apparence oxymorique, caractérise un véritable objet conceptuel : une philosophie qui nie clairement l’existence de Dieu, certes, mais qui reprend à son compte les valeurs évangéliques de la religion du Christ… Le ciel est vide, d’accord, mais le monde peut vivre mieux avec l’amour du prochain, le pardon des fautes, la pratique de la charité et autres vertus anciennement baptisées générosité, compassion, miséricorde, gratitude, prudence, tempérance, etc. »[11]
Nombre impressionnant de critiques opposent une fin de non-recevoir aux analyses « pathologiques » que conduit Michel Onfray. Ils affirment que le christianisme ne castre ni la pensée ni l’agir. La fécondité culturelle, affirment-ils, (artistique, philosophique, littéraire, architecturale, scientifique), et humanitaire du christianisme a été le terreau de la modernité. D’autres athées, enchaînent-ils, beaucoup plus honnêtes, comme André Comte-Sponville ou Luc Ferry le reconnaissent. De même, on évoque les observations subtiles et lumineuses fournies par le psychiatre viennois Victor Frankl, fondateur de la logothérapie, suite à son expérience des camps de la mort. Il soutient que certaines névroses dérivent d’un refoulement de la dimension religieuse … et que c’est ce sens religieux qui l’a aidé à résister à l’épreuve, lui permettant de garder confiance et espérance.
Quant à voir dans la spiritualité religieuse une pulsion de mort, comme l’affirme à tout de bout de champ Michel Onfray, beaucoup de plumes révoltées rétorquent en rapportant, entre autres, l’extraordinaire livre-reportage de Luc Adrian Des fleurs en enfer, Fioretti du Bronx, aux Presses de la Renaissance 2004. Comme tout un chacun le sait, New York est le regroupement de cinq villes, dont le Bronx. Ce dernier est l’un des plus vastes quartiers de pauvreté des Etats-Unis. En 1987, huit frères capucins, poussés par le désir de renouer avec la rigueur de la règle de saint François, se décident à s’engager en plein auprès de ces laissés pour compte. L’archevêque de New York en ce temps-là, le cardinal O’Connor, leur conseille de « suivre le Christ jusqu’à la croix en allant vivre au cœur de la pauvreté, dans cette zone de non droit ». Vingt ans après, ce quartier de misère, de drogue, de violence, se transmue, grâce à la présence rayonnante et apaisante de ces semeurs d’espérance, en espace sensiblement plus humain et en havre de vie. On se demande là à bon escient, où est la pulsion de mort ?
D’un autre côté, il n’en est pas moins utile de citer l’article tonitruant d’Edgar Morin dans le Monde, le 18 janvier 2011, sous le titre « Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra », pour voir si vraiment les temps modernes et postmodernes, délestés des « pathologies religieuses », à tout le moins en Europe, ont vraiment permis la gestation d’un monde nouveau, plus humain et plus pacifique. Le sociologue et le philosophe peint là un tableau sombre et triste de l’évolution de la conjoncture mondiale : « La marche vers les désastres va s’accentuer dans la décennie qui vient. A l’aveuglement de l’homo sapiens dont la rationalité manque de complexité, se joint l’aveuglement de l’homo demens possédé par ses fureurs et ses haines. La mort de la pieuvre totalitaire a été suivie par le formidable déchaînement de celle du fanatisme religieux et celle du capitalisme financier. Partout les forces de dislocation et de décomposition progressent. Toutefois, les décompositions sont nécessaires aux nouvelles compositions, et un peu partout celles-ci surgissent à la base des sociétés. Partout, les forces de résistance, de régénération, d'invention, de création se multiplient, mais dispersées, sans liaison, sans organisation, sans centres, sans tête. Par contre, ce qui est administrativement organisé, hiérarchisé, centralisé est sclérosé, aveugle, souvent répressif. »
Bref, l’effondrement de la spiritualité religieuse et l’émergence du fanatisme religieux aveugle et aveuglant, exaspérés par la défaillance des spiritualités sans horizons métaphysiques, et la stérilité des promesses de bonheur dans des cités « sans Dieu », poussent l’humanité à cultiver le non-sens total de la vie. Pour nous ressaisir sur la pente du désespoir, nous ne trouvons pas de plus adéquat que le recours à la splendide sagesse des grands philosophes de l’Antiquité, notamment aux conseils d’Aristote, dans son Ethique à Nicomaque : « il ne faut donc pas écouter les gens qui nous conseillent, sous prétexte que nous sommes des hommes, de ne songer qu’aux choses humaines, et, sous prétexte que nous sommes mortels, de renoncer aux choses immortelles. Mais, dans la mesure du possible, nous devons nous rendre immortels et tout faire pour vivre conformément à la partie la plus excellente de nous-mêmes, car le principe divin, si faible qu’il soit par ses dimensions, l’emporte, et de beaucoup, sur toute autre chose par sa puissance et sa valeur »[12].
En somme, recouvrer le sens spirituel originel de l’être est la seule bouée de sauvetage pour rendre à l’homme la joie de vivre et l’espérance de mourir dans un ici-bas cadencé au rythme de l’au-delà déjà là.





[1]. Mircéa Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, 1, De l’âge de la pierre aux mystères d’Eleusis, Payot, Paris, 1976, p. 7.
[2] . Julia Kristeva, Cet incroyable besoin de croire, Bayard, Paris, 2007, p. 39.
[3] . Claude Imbert, Ce que je crois, Editions Grasset et Fasquelle, Paris, 1984, p. 17.
[4] . Ibid., p. 19.
[5] . Ibid., p. 21.
[6] . Ibid., pp. 25-26.
[7] . Ibid., p. 26.
[8] . Ibid., pp. 27-28.
[9] . Ibid., p. 30.
[10] . Michel Onfray, La puissance d’exister, Editions Grasset et Fasquelle, Paris, 2006, p. 134.
[11] . Ibid., pp. 94-95.
[12] . Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre X, Garnier-Flammarion, p. 483.

dimanche 21 juillet 2019

L'Orient : Histoires de l'art libanais, 1er juillet 2019

PORTRAITS DE COLLECTIONNEURS



Ibrahim Najjar et son rêve d’enfant


Ibrahim Najjar. Photo Michel Sayegh

Tout le monde connaît le grand juriste, l’éminent professeur, l’ancien ministre de la Justice, mais personne ne se doute que derrière cette carrière et cette carrure imposante, se dissimule un amoureux de l’art, un connaisseur aguerri et un collectionneur passionné.
Danny MALLAT | OLJ
01/07/2019
Si, en flânant ce jour-là, la devanture un peu poussiéreuse de cette librairie de quartier ne l’avait pas appelé, un volet de sa vie aurait sans doute pris un autre cours pour ce futur collectionneur. Enfant, Ibrahim Najjar vivait à Tripoli chez ses grands-parents : « C’est à peine si mon grand-père me donnait par semaine de quoi m’acheter une galette, comme si je n’en étais pas méritant. C’est dans une librairie que je dépensais ces quelques sous, notamment sur des romans policiers en arabe traduits du français, et parmi eux les 22 volumes du roman de Rocambole. Il en a fallu des pièces pour acquérir toute la collection. À l’âge de 9 ans, c’est par hasard que je découvre émerveillé le monde de l’art, grâce à de petits ouvrages reproduisant de grands peintres ou de grands sculpteurs, et avec eux toute l’école impressionniste et moderne. Je les ai presque tous achetés, et ils soutiennent encore mon regard d’une façon assez familière. Je les conserve précieusement dans mon cabinet, ils sont la pépite d’or, le point de départ, la pierre angulaire d’une passion. » Depuis ce jour, c’est avec un engouement croissant qu’Ibrahim Najjar fera toujours en sorte de réaliser son rêve d’enfant, acheter les œuvres dont il rêvait, que son regard de petit garçon de 9 ans de la rue Yazbeck dévorait au fil des pages.
Visiter du regard
C’est ainsi que le petit Ibrahim pénètre le monde de l’art et traverse l’enfance les bras et les yeux chargés de formes et de couleurs. À l’âge de choisir une profession, il se rend à Paris pour accomplir ses études supérieures de droit et fait la connaissance d’Eda Mayet, conservatrice du musée Pissarro-Tavet à Pontoise : « C’était la mère d’une amie à moi. Avec elle, j’allais découvrir stupéfait un nouveau volet de l’art, celui de l’abstraction géométrique, et notamment l’école de Denise René. De retour au Liban, je m’empresse d’acquérir trois petites œuvres, dont un paysage de Honfleur à 3 000 livres libanaises que j’ai payé à tempérament, et une œuvre de Rosa Bonheur (artiste française animalière connue pour son réalisme). J’avais estimé que c’était ce que je pouvais trouver à Beyrouth, j’avais 22 ans. » Après avoir découvert l’abstraction géométrique, le regard du jeune Ibrahim se modifie. Il n’aura de cesse de s’intéresser, se documenter et s’instruire, guidé par ses rêves d’enfant et inspiré par la beauté. « C’est là que je réalise, dit-il, que deux cassures dans le monde de l’art avaient eu lieu : celle des fauves, qui consiste à créer des images par la couleur et non par les formes, et le courant où il fallait se contenter de ce qui est ressemblant et que Roland Barthes décrivait comme « horriblement ressemblant » ou encore « de l’admirable mauvais goût ».
L’abstraction géométrique avec ses ramifications (de l’op art aux constructions conceptuelles) demeurait ce qui l’interpellait le plus, sans pour autant dénigrer l’importance des autres mouvements. C’est ainsi qu’au fil des acquisitions, Ibrahim Najjar va retracer à sa façon et dans ses intérieurs sa propre histoire de l’art telle qu’il l’a vécue et ressentie.
J’ai rêvé ma vie
« L’essentiel n’est pas de créer un musée, mais de vivre dans un bel écrin. La beauté stimule l’esprit et pousse à la réflexion saine. » Et d’ajouter en insistant : « Les objets d’art ne sont pas une question d’investissement, c’est la réalisation d’un rêve d’adolescent, voire d’enfant. Je ne suis pas un collectionneur riche, je suis simplement passionné, et pour acheter, il faut aimer. » « N’entre pas sans désir », disait Paul Valéry. Aujourd’hui, sa collection d’art contemporain internationale et libanaise faite sur des coups de cœur se répartit sur différents lieux, de Beyrouth à Paris, en passant par le cabinet de travail, la maison à la montagne ou encore l’espace fondation que le collectionneur vient de créer. Quand on évoque un des premiers achats de valeur, une ombre nostalgique voile le regard d’Ibrahim Najjar : « C’était un flambeau de Diego Giacometti, sculpteur et designer suisse, frère cadet d’Alberto Giacometti ; je l’ai malheureusement mis à la vente un jour, tout comme la tapisserie de Sonia Delauney qui ne trouvait nulle part sa place dans mes intérieurs. J’ai fini par la vendre et je le regrette. Dans la lignée de l’abstraction géométrique, Aurélie Nemours, élève de Fernand Léger, et un magnifique Vasarely furent aussi parmi les premières acquisitions. Traverser les espaces de la demeure Najjar où les œuvres sont tantôt suspendues, tantot posées, approcher une sculpture de Rodin, une gravure de Rembrandt, une eau forte de Picasso, sans oublier ces magnifiques toiles d’André Derain, de Marie Laurencin ou de Klimt, c’est toucher à la perfection ; balayer du regard une œuvre de Nabil Nahas, une toile de Guiragossian ou d’Assadour, c’est reconnaître le talent des artistes libanais parmi lesquels, confie Ibrahim Najjar, Juliana Saroufim qui reste à ses yeux la plus grande dessinatrice.
Certains voulaient devenir astronaute, pompier ou président de la République, d’autres voulaient vivre sur une île déserte ou parmi les loups, Ibrahim Najjar avait un rêve si puissant que toute sa joie de vivre et son sentiment de liberté tenaient à cette ténacité de faire de sa vie un rêve, et d’un rêve une réalité.

mercredi 26 juin 2019

La coopération du Bureau de la Défense du Tribunal spécial pour le Liban avec l'Etat libanais




                                                                                    Le 26 juin 2019



CONFERENCE A L'ORDRE DES AVOCATS DE BEYROUTH SUR LA COOPERATION DU MINISTERE DE LA JUSTICE AVEC LE BUREAU DE LA DEFENSE DU TRIBUNAL SPECIAL POUR LE LIBAN



Cette conférence est consacrée à la preuve dans un procès pénal international. Les problématiques résultant de la collecte, la présentation et la contestation de la preuve numérique ainsi que les modes de preuves dans les télécommunications, feront l’objet des travaux et de l’atelier qui y est consacré. La loi libanaise n°81 sur les transactions électroniques et la protection des données personnelles du 10 octobre 2018, et publiée au J.O. du 18 octobre 2018 a introduit et réglementé l’admission des moyens et modes de preuves développées par les conquêtes de la technologie. Cela concerne aussi bien le droit civil, le droit commercial, le commerce électronique, les cartes bancaires, le code de la consommation, que le droit et la procédure criminels.
Mais je ne pense pas qu’on m’a demandé de prendre aujourd’hui la parole pour ajouter à vos connaissances en la matière.
Plus utilement, je peux me livrer à un exercice de mémoire que le Bureau de la Défense du TSL me propose. Cela ne signifie pas que je préfère le journalisme juridique au droit criminel. Mais cela permet, aujourd’hui que les esprits ne sont plus surchauffés, de partager avec vous quelques jalons de réflexion, portant sur deux volets :
L’évocation de la négociation des accords avec le Bureau de la Défense. Il faut dire que l’on m’y a fortement encouragé, en raison de certains éclairages que cela peut apporter à vos débats. Mais aussi les informations que la mise en place de ce protocole permettent d’ajouter.
Puis « la coopération » entre le Bureau de la défense et le ministère de la justice. Cela donnera plus de relief au paysage juridique d’ensemble de votre colloque.

§ 1 - La négociation
Il y a maintenant plus de dix ans, que le « Tribunal Spécial pour le Liban » a commencé ses activités. Cela fut un des moments forts de mon parcours au ministère de la justice que j’ai occupé entre 2008 et 2011. En 2008, les Libanais n’étaient pas encore divisés sur les vertus d’une justice internationale, je devrais dire supra nationale. Le TSL bénéficiait d’un fondement juridique rare, une résolution impérative du Conseil de sécurité des Nations Unies, et d’une forme de consensus intra libanais. Les dissensions viendront plus tard, lorsqu’il fut question que le procureur Bellemare rende publique le premier acte d’accusation, en janvier 2011. Cela coûta la vie au gouvernement de l’époque, sans que l’acte d’accusation paraisse. Avec le recul, je pense que certain haut responsable eut tellement peur de la publication et du contenu supposé de l’acte d’accusation qu’il fit de son mieux pour mettre en garde les leaders politiques concernés. Cela montre à quel point l’ignorance de la procédure et du système judiciaire du TSL était grave : la double casquette du procureur et enquêteur autorise une acte d’accusation partiel, transitoire, incomplet, préparatoire, sans pour autant le dessaisir, ni mettre le procès pénal face à un seul acte d’accusation, de manière dramatique ou définitive.
La première fois où la question des accords avec le TSL est posée en conseil des ministres intervient à l’occasion d’une requête destinée à assurer la protection des enquêteurs par l’Etat libanais. Elle fut posée, sans que j’en sois averti, par le secrétaire général du Conseil, Souheil Bouji. Ma première réaction fut d’en demander l’approbation. Avant que les présents me suivent, le ministre Mohammed Fneich réclame 48 heures de réflexion pour étudier la requête. Le président Siniora accepte. En réalité, c’était un ajournement sine die ! Je refusai, par la suite, au cours d’une réunion avec MM. Les ministres Mohammed Fneich et Khaled Kabbani, avec l’accord de M. Siniora, de mettre la résolution au vote, pour éviter des dissensions comme celles de 2005 et de la démission des ministres du Hizballah.
Quelle ne fut ma surprise, le 24 avril 2009, d’entendre le président Sleiman déclarer dès l’ouverture du Conseil des ministres, que la question des accords avec le TSL est désormais confiée au ministre de la justice, seul ! La décision est consignée au procès-verbal, sans aucune contestation de quiconque. C’est bien la raison pour laquelle elle est rappelée dans chacun des protocoles signés, après la référence aux résolutions onusiennes de 2007.
Je ne peux dire si ce fut une habileté du président Sleiman ou le résultat d’un consensus non déclaré. Je dois avouer que ce fut un acte cardinal, tant il me permit d’avoir les coudées franches. En revanche, j’ai veillé, chaque fois à mettre au courant officiellement les présidents de la République et du Conseil, et à ne jamais mettre en danger l’intérêt supérieur de la souveraineté national. Je restai également soucieux de faire transmettre ces accords au Parlement, conformément aux dispositions de la constitution.
Rien n’a été facile avec le Tribunal Spécial pour le Liban, même si on fait abstraction du contexte politique ambiant en 2008/2009. Je savais que si l’on veut que le TSL continue son œuvre, il faut que la délégation de souveraineté et la renonciation du Liban à sa compétence territoriale soient justifiés. Il ne suffit pas de dire que la résolution du Conseil de sécurité devait être reconnue et appliquée. Il faut bien noter que l’article 2 du Code libanais de procédure civile accorde une priorité, dans la hiérarchie des normes aux sources internationales et aux traités, donc ici aux résolutions du conseil de sécurité. J’ai donc tenu à marquer la nécessité d’harmoniser entre le droit interne et le droit supranational (article 4). Le mot d’harmonisation n’a pas été facile à trouver (« moula’amat »).
En outre, il était essentiel d’assurer les conditions d’un procès équitable, c’est-à-dire permettre à la défense d’avoir les mêmes prérogatives que le ministère public. Il n’est pas banal qu’un tribunal légifère pour lui-même et puisse modifier les règles de sa procédure durant le cours du procès. Comment accepter cette confusion des pouvoirs de juge et de législateur ? Comment accepter d’abandonner la règle « nul ne plaide par procureur hormis le Roi » et la remplacer par la possibilité de procéder « in absentia » ? Mais, à l’inverse, pourquoi ne pas admettre que l’ordre juridique international reste sans autorité législative universelle. Ni pourquoi faut-il que l’impossibilité de faire comparaitre physiquement et personnellement un accusé reporte le déroulement de la procédure aux calendes grecques ?
En la forme, je souhaitais que les trois langues soient adoptées officiellement, notamment le français, étant donné les racines francophones de notre législation. En outre, Il était, il est essentiel que tout jugement soit rendu en vertu d’une conviction confirmée par le principe du contradictoire. Le procès devait révéler la « vérité », comme on disait alors, c’est-à-dire qu’il fallait établir des faits, plutôt que de reprendre des accusations où la politique jouerait un rôle éminent.
Après avoir conclu relativement facilement des protocoles d’accord avec le bureau du procureur, le « registrar », la cour proprement dite, et imposé le respect de l’ordre public national libanais, le tour du Bureau de la défense arrive donc. La question essentielle, au cœur de toutes les interrogations, est de savoir si on peut accorder à la défense des droits d’enquête et de recherches équivalents à ceux de l’accusation. Le système pénal libanais ne le permet pas, puisque l’enquête y est confiée au ministère publique, qui la mène à la fois à charge et à décharge des accusés.
Par ailleurs, comment enfreindre les règles de procédure héritées du droit français ? Comment accepter que le système de procédure du TSL, mélange hybride et original du système anglo-américain avec un zeste de droit français, s’inscrive et s’adapte au droit libanais de la procédure pénale ? Comment s’adapter à une procédure répressive sans juge d’instruction ? Comment accepter que le règlement de procédure puisse être remanié par le tribunal chargé de l’appliquer immédiatement alors que le procès est en cours ?
Permettez-moi d’insister : la signature du protocole d’accord avec le Bureau de la Défense fut précédée par la négociation et la signature de protocoles avec le Procureur, dès le 5 juin 2009, c’est-à-dire quelques jours avant les élections législatives de 2009, qui mettaient fin constitutionnellement au mandat du gouvernement en place. D’autres protocoles furent signés avec la Cour proprement dite et le Registrar. Mais c’est avec le Bureau de la Défense que la négociation fut la plus longuement discutée.
Quelques principes m’ont aidé à surmonter les obstacles et les réticences :
-         La résolution du Conseil de sécurité de l’ONU
-         La décision du conseil des ministres
-         Les dispositions du Code de procédure civile libanais.
Voici comment :
Avec le recul du temps et des faits, je mesure aujourd’hui l’audace et la gravité de ce que j’ai pu accepter en juillet 2010, en matière de droits et de protection des avocats de la défense. Je comprends mieux les réticences du Bâtonnier de l’Ordre des avocats de Beyrouth à accepter d’avaliser le protocole d’accord.
Ce qui faisait surtout obstacle concerne les avocats, étrangers notamment, qui ne sont pas par hypothèse inscrits aux barreaux libanais. Il a été décidé d’étendre aux avocats étrangers les facilités des dispositions du protocole d’accord, sans qu’elles soient interprétées de manière à leur faire bénéficier des prérogatives et des garanties des membres libanais des ordres d’avocats.
Par ailleurs, comment accepter que des avocats non-inscrits aux barreaux libanais puissent ainsi opérer au Liban, où l’idée d’« Ordre » des avocats est ancrée, sans une autorisation préalable du Bâtonnier ?
Déjà, le transfert de la souveraineté libanaise en matière judiciaire n’est pas évident ! Sans compter les dispositions d’ordre public qui confèrent à la seule autorité publique les pouvoirs de police et de protection. Il est nécessaire de consulter les ordres d’avocats. Celui de Tripoli ne fait aucune difficulté.
Fidèle à une tradition conservatrice et à une pratique éprouvée, le barreau de Beyrouth tarde à prendre position ; il ne le dit pas, mais le Bâtonnier traine les pieds, cherche une sorte de consensus au sein du conseil de l’Ordre. Je sais qui pense quoi. Le 19 juillet 2010, Madame le Bâtonnier Amal Haddad m’écrit que l’Ordre des avocats de Beyrouth ne se considère pas concerné par le projet de protocole d’accord ; qu’il regrette de ne pouvoir y souscrire. Pourtant, il faut avancer, permettre à la défense d’avoir les même privilèges et protections que le Bureau du Procureur. Pour ma part, je sais que je veille aux impératifs de la souveraineté du droit libanais, essentiellement territorial en matière de procédure pénale.
Après avoir recueilli les observations du Service de législation et de consultations du ministère, à la tête duquel se trouvait M. le juge Antoine Bridi, et fait de mon mieux pour « alléger » la version proposée par Me François Roux, chef du Bureau de la Défense, et friand de compétences complexes à l’avantage de la profession qu’il représente, je décide de communiquer au Président de la République un projet de protocole que je considère conforme aux intérêts bien compris de l’Etat et de la justice internationale.
L’un de mes soucis, cependant, consistait à faire en sorte qu’un futur ministre de la justice, qui serait hostile à l’œuvre ou à la permanence du TSL, vienne en oblitérer le parcours. Peu importent d’ailleurs les raisons. Elles peuvent être politiques, juridiques, financières, internes, régionales. J’ai donc veillé à fractionner les compétences et les points de rattachement des divers organismes du TSL avec les autorités judiciaires libanaises. Aucun lien unique avec une seule autorité : ni le procureur près la cour de cassation, ni le ministre de la justice, ni le président du Conseil supérieur de la magistrature, ni le chef du contentieux, ni le chef du service de législation et de consultations. Mais chacun, à part, pour une mission déterminée avec un interlocuteur déterminé : le chef ou directeur du contentieux pour le Bureau de la Défense. Le premier président de la cour de cassation pour la mise en œuvre des ordonnances du juge da la mise en état. On peut lire dans le protocole :
« 3- Le Gouvernement désigne le Premier Président de la Cour de Cassation comme magistrat de liaison pour mettre en œuvre les ordonnances aux fins de coopération prononcées par le Juge de la mise en état. A cette fin, et conformément au Statut et au Règlement, le magistrat de liaison se charge sans délai :
a)     De préserver la confidentialité des ordonnances, sauf si le Juge de la mise en état les considère comme public ;
b)     De prendre toutes les mesures nécessaires en vue d’assurer la mise en œuvre des ordonnances rendues par le Juge de la mise en état ;
c)      D’exécuter les ordonnances susvisées ou les transmettre directement, pour exécution, aux autorités compétentes sans délai. »
 J’avais appris en deuxième année de droit que les prisonniers d’aujourd’hui sont parfois les ministres de demain, et inversement. Quelle fut donc la coopération ?

§2- LA COOPÉRATION
De manière générale, la coopération des services du procureur avec les autorités libanaises fut laborieuse, en 2008/2010 avec le ministère des télécommunications. Les demandes portant sur l’accès aux données des communications téléphoniques essuyaient des refus, des obstacles, qu’il a fallu surmonter au prix de plusieurs mises au point. La collaboration fut plus aisée avec le ministère de l’intérieur, à fin d’obtenir des registres d’état civil ; il en fut de même avec le ministère de l’éducation. Parfois cependant, l’Etat s’est trouvé dans l’impossibilité matérielle de prêter mainforte aux enquêteurs. Nous en avons largement tenu compte dans la rédaction des protocoles d’accord avec le Bureau de la défense.
Après quelques moments d’hésitations et d’étonnement, dus au fait qu’il n’était pas courant de confier de telles missions au chef du contentieux de l’Etat, la coopération avec le Bureau de la défense prit une vitesse de croisière, à en croire les informations recueillies auprès des personnes concernées. J’ai quitté le gouvernement, en juin 2011, à un moment où le Bureau de la défense fonctionnait au ralenti. Mais on s’est vite rendu compte qu’il fallait éviter les accusations de négligence de la part de l’Etat libanais.
A en croire les magistrats concernés, les échanges avec le chef du Contentieux furent fréquents, hebdomadaires, souvent, jusqu’en 2017, date de la mise à la retraite de M. Marouan Karkabi. Elles portèrent surtout sur les demandes de communiquer des fichiers d’état civil ainsi que l’accès aux données cellulaires. Plus récemment, la preuve du décès de Badreddine fit l’objet de tiraillements, semble-t-il. L’Etat ne pouvait fournir les preuves directes qu’on lui demandait.
De manière générale, on peut résumer les relations de la manière suivante :
Une coopération avec les représentants du TSL à Monte Verde, dans le Metn.
La communication avec différents ministères concernés. Certains réagissaient rapidement, d’autres à leur propre rythme
Des informations relatives aux adresses et lieux de résidence des accusés et des témoins
Des rendez-vous avec des responsables administratifs et des directions générales, quelquefois affectés à la présidence du conseil
La notification des personnes recherchées, notamment dans la banlieue sud de Beyrouth
L’audition de certains procureurs généraux en fonction ou à la retraite 
La copie de ce qui est ici appelé les « datas », notamment l’accès aux registres des communications
De manière générale la coopération fut donc continue entre les autorités libanaises, à travers le Ministère de la Justice, et les différents organes du TSL

Si la mission des enquêteurs du TSL a connu des obstacles dans son exécution sur le terrain, il demeure, que la mise en place de la chaine de communication et de l’organigramme de la coopération du TSL dans son ensemble, avec le ministère de la justice, fut un succès. Le protocole d’accord mis en place et signé s’avéra réaliste et efficace.

Article 3

Liberté pour les équipes de la défense de mener librement les enquêtes qui ne nécessitent pas de mesures coercitives.


1-   Les conseils de la défense et leurs équipes peuvent accomplir librement sur le territoire du Liban toute enquête qui ne nécessite pas de mesures coercitives.

2-   Le Gouvernement s’engage à garantir aux équipes de la défense toute l’indépendance nécessaire à l’exercice de leurs fonctions, conformément à l’article 18 du Protocole d’accord concernant le Bureau du Tribunal. A cette fin, le Gouvernement s’engage à :

a)     Garantir la liberté de circulation des membres des équipes de la défense, conformément à l’article 5 du Protocole d’accord concernant le Bureau du Tribunal.
b)     Prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité des équipes de la défense lorsqu'elles se trouvent sur le territoire libanais ;
c)      Garantir aux équipes de la défense la liberté d'accès à des lieux, personnes et documents nécessaires à la conduite de leurs enquêtes et à la défense des suspects et accusés qu’ils représentent, conformément à l’article 15 de l’Annexe ;
d)     Laisser la Défense recueillir directement les dépositions des témoins et experts qui lui ont fait connaître leur accord pour témoigner.


Article 4

Assistance par le Gouvernement de Liban aux équipes de la défense qui la sollicitent


1- Sans préjudice des dispositions de I 'Article 5 ci-dessous concernant les mesures coercitives, si la Défense considère qu'elle a besoin de l’assistance du Gouvernement pour mener ses enquêtes, elle peut s'adresser au Chef du Bureau de la Défense et ce, en application de l'Article 16 du Règlement. A moins que le Chef du Bureau de la Défense ne considère la demande futile ou vexatoire, celui-ci introduit cette demande auprès des autorités libanaises, représentées par le Directeur du contentieux judiciaire, leur demandant de s'acquitter de ces tâches et/ou d'autoriser l'équipe de la défense à les accomplir elle-même.

2- Dès lors que les équipes de la défense qui souhaitent obtenir l’assistance du Gouvernement ont respecté la procédure prévue à l’article 16 (c) du Règlement, le Gouvernement s’engage à donner suite à la requête et à fournir toute l’assistance demandée, y compris :


a)     Fournir aux équipes de la défense tous documents, témoignages ou autres éléments de preuve détenus par les autorités libanaises ;
b)     Faciliter l 'accès aux lieux, sites et personnes pour les enquêtes de la défense et aux documents qui y sont liés ; et,
c)     Entreprendre toutes les démarches favorisant la conduite des enquêtes de la défense dans un environnement decurité, de confidentialité et de tranquillité.


Article 5

Assistance pour des mesures coercitives


1-   La Défense peut solliciter du Juge de la mise en état une ordonnance aux fins de coopération pour des mesures coercitives sur la base de l’article 77(A) du Règlement, notamment :

a)      Convoquer et amener les personnes identifiées ;
b)     Exécuter des saisies et perquisitions ; et
c)      Exécuter toute autre mesure nécessaire.


2-    Si le Juge de la mise en état délivre l 'ordonnance de coopération demandée, il la transmet, pour exécution, au magistrat de liaison.

3- Le Gouvernement désigne le Premier Président de la Cour de Cassation comme magistrat de liaison pour mettre en œuvre les ordonnances aux fins de coopération prononcées par le Juge de la mise en état. A cette fin, et conformément au Statut et au Règlement, le magistrat de liaison se charge sans délai :


a)     De préserver la confidentialité des ordonnances, sauf si le Juge de la mise en état les considère comme public ;
b)     De prendre toutes les mesures nécessaires en vue d’assurer la mise en œuvre des ordonnances rendues par le Juge de la mise en état ;
c)      D’exécuter les ordonnances susvisées ou les transmettre directement, pour exécution, aux autorités compétentes sans délai.



Faut-il conclure ?
Généralement, cela est inutile. Mais comment laisser passer cette opportunité de dire un mot sur ce qui m’a le plus occupé dans mon travail pour la mise en place du TSL ?
En fait deux questions furent longtemps évoquées :
-         La conformité des protocoles d’accords signés à la procédure visée par la constitution
-         La fameuse question des « faux témoins ».
Mais ces questions sont vidées par des arrêts rendus par le TSL. Une bonne jurisprudence vaut mieux qu’un bon discours.


Ibrahim Najjar