lundi 17 juillet 2023

Un livre indispensable pour comprendre la guerre du Liban, par Dr François Boustany

L’ancien ministre et éminent juriste, le Professeur Ibrahim Najjar vient de sortir un livre événement en arabe Al Khayar wal Qadar dont le titre peut être traduit en français par Le Choix et le destin. D’un style fluide et agréable à lire, cet ouvrage de 748 pages nous plonge dans l’atmosphère de l’âge d’or du Liban, une époque heureuse mais désormais révolue. Il y a dans ce livre un enfant dont la photo s’affiche d’emblée sur la couverture. Un beau visage angélique au regard triste. Dès les premières pages on découvre que la raison de cette tristesse est une enfance marquée par le traumatisme du divorce de ses parents et des années d’internat dans des conditions spartiates au Collège des Lazaristes à Aintoura. Soutenu par l’amour de sa famille maternelle et doué d’une fine intelligence et d’une détermination indéfectible, cette enfance malheureuse, loin de l’abattre, lui a servi de rampe de lancement dans la vie et de creuset d’où sortent « les talents purs et incorruptibles comme le vrai diamant » selon la belle formule de Balzac. A l’instar des grandes biographies qui à travers la vie d’un personnage font vivre une époque, l’autobiographie d’Ibrahim Najjar raconte l’histoire du Liban contemporain. Dans cette grande fresque, ce qui m’a le plus intéressé ce sont les différentes étapes de la guerre de 1975 à 1990. Ecrit par un observateur averti, ce livre est une mine d’informations qui éclaire cette période et un apport précieux à la compréhension du processus politique de désintégration de l’État libanais. Le point de départ est un Yasser Arafat qui se sert de Kamal Joumblatt et de l’Islam sunnite comme couverture politique pour faire basculer le Liban dans le redoutable conflit du Proche-Orient. La suite est l’œuvre du génie autodestructeur des Libanais ! L’auteur revient sur la séquence, côté chrétien, dont il a été un témoin privilégié. Du dramatique assassinat de Tony Frangié en juin 1978 au combat pour l’unification des milices chrétiennes en 1979. Des horribles massacres de Sabra et Chatila en 1982 à l’absurde guerre de la Montagne en 1983. De la rupture en 1985 entre Amin Gemayel et les Forces libanaises menées par Samir Geagea et Elie Hobeica au conflit en 1986 entre ces deux derniers. De la guerre de libération du général Aoun contre les troupes syriennes en 1989 à sa guerre d’élimination contre les Forces libanaise en 1990. Chacun de ces épisodes est commenté et analysé. On y apprend à titre d’exemple que le but de l’expédition d’Ehden en juin 1978 n’était pas de tuer Tony Frangié mais de s’emparer des deux assassins de Joud el Bayeh refugiés dans son palais. A l’instar de beaucoup de Libanais, Ibrahim Najjar considère que la guerre au Liban n’était pas une guerre civile mais une guerre proche orientale entre des Syriens qui jouent le rôle de pompiers pyromanes souhaitant contrôler en plus du Liban la carte palestinienne, des Palestiniens qui pensaient avoir trouvé au Liban une patrie de rechange et enfin des Israéliens soucieux de leur sécurité. Dans ce jeu des puissances étrangères, la France, protectrice historique du Liban, confie, sous Giscard d’Estaing, le dossier libanais aux Américains et ceux-ci, ne souhaitant pas intervenir échaudés par leur expérience au Vietnam, le sous-traitent aux Syriens. Le livre présente les grands acteurs politiques libanais de l’époque, une contribution inestimable pour comprendre les raisons de cette guerre. Dans cette série de portraits on retrouve : Camille Chamoun, personnalité charismatique et séduisante, qui avait un sens politique profond et un courage légendaire. Souleiman Frangié, un vrai patriote gouvernant avec une mentalité féodale et navigant à vue en politique. Pierre Gemayel, doué d’un flair politique, courageux et intègre, monopolisant toute décision à la tête du parti des Phalanges qu’il a organisé selon une hiérarchie pyramidale à la manière de la congrégation des pères Jésuites dont il était l’élève. Sacralisant la Constitution qu’il considérait comme une garantie pour les chrétiens, il était un appui indéfectible de la présidence de la république et a évolué, à partir du début des années 70, du « Phénicianisme » à la reconnaissance de l’identité arabe du Liban. Obnubilé par son désir d’accéder à la présidence de la république et voulant prendre une revanche sur les maronites 150 ans plus tard, Kamal Joumblatt n’a pas hésité à suivre Arafat dans son entreprise destructrice de l’État libanais. Chez les Joumblatt, Ibrahim Najjar préfère Walid à Kamal. Esprit curieux et cultivé, Walid Joumblatt a su mener la communauté druze dans les moments difficiles et a défendu la liberté au Liban. Bachir Gemayel avait la sympathie de l’auteur du livre. Son ascension est fulgurante même s’il a emprunté un chemin sans issue. Son assassinat avant l’investiture a été prédit quelques jours plus tôt par le conseiller de l’ambassade américaine au Liban. Il reste néanmoins que grâce à lui, le Liban s’est débarrassé de l’état terroriste palestinien installé par Arafat à Beyrouth. On apprend aussi dans ce livre, qu’Elias Sarkis était un homme intègre et courtois, mais ne maitrisant pas les enjeux géostratégiques au Proche Orient, il était plus adapté à la haute administration qu’à la politique. De culture anglo-saxonne et familiarisé avec la mentalité chrétienne, Saeb Salam était un chef sunnite modéré qui a œuvré pour la conciliation entre les communautés. Modéré et cultivé aussi Abdallah el Yafi est le premier Libanais à avoir eu un doctorat en droit. Néanmoins, tous les deux suivront Yasser Arafat en 1975 à l’instar de Rachid Karamé pourtant fervent chehabiste et proche des milieux chrétiens de Tripoli. Pour comprendre la position des sunnites, il faut remonter à la genèse du Grand Liban. Liés par des liens familiaux et commerciaux avec la Syrie, ils ont vécu comme un traumatisme la création de ce pays en 1920 et ont privilégié longtemps jusqu’à Rafic Hariri leur appartenance arabe à leur ancrage libanais. Leurs revendications visaient à rééquilibrer en leur faveur le partage du pouvoir. Revendications légitimes, certes, mais qui ne justifiaient pas de déstabiliser le pays et de le pousser dans le redoutable conflit israélo-palestinien. Une grande figure, qui mérite d’être connue, est le Patriarche grec-orthodoxe Ignace IV Hazim. D’origine syrienne, il a confié au Professeur Najjar que le sort des grecs-orthodoxes était dorénavant lié à celui des maronites, rompant avec l’aspiration d’une partie de cette communauté au nationalisme syrien et au nationalisme arabe qui remonte à la création du Grand Liban. A l’époque, la communauté grecque-orthodoxe étant implantée dans les grandes villes du Levant, les frontières du nouvel État libanais ont coupé cette communauté en deux. On croise aussi dans ce livre le félon Ahmed al Khatib un piètre officier mal noté par sa hiérarchie et le général Aziz el Ahdab qui a suscité des espoirs dans certains milieux phalangistes au moment de son coup d’état avant de se révéler un homme isolé n’ayant pas les moyens de ses ambitions. Un autre général, Michel Aoun, chantre à ses débuts d’un Liban libre n’a pas eu de scrupules à tourner sa veste et à servir de couverture politique au projet iranien au Liban. Il reste Raymond Eddé, un être intègre, d’un grand raffinement et d’une profonde civilité, convenant plus au Sénat français qu’à la politique libanaise. Il a été loué pour sa modération et sa neutralité pendant la guerre civile, néanmoins l’heure n’était pas à la neutralité mais à l’engagement face à la menace palestinienne. Lors des élections présidentielles de 1976, il avouera au Professeur Najjar son appréhension d’être élu à cette fonction. Très instructive est la description des rapports entre les différents chefs politiques libanais. Malgré leur proximité avec Fouad Chehab, Pierre Gemayel et Kamal Joumblatt évoluaient dans une opposition permanente. Le chef druze avait tendance à considérer le chef des Phalanges dépourvu de culture politique et piètre orateur. En revanche, Saeb Salam éprouvait une amitié sincère pour Pierre Gemayel mais détestait Camille Chamoun. Raymond Eddé était hostile au parti des Phalanges et à celui de Camille Chamoun, n’hésitant pas à distiller des phrases assassines à leur égard. Souleiman Frangié était séduit par la personnalité de Camille Chamoun mais éprouvait de la méfiance envers Pierre Gemayel notamment après la manifestation de force qui a accompagné la visite de celui-ci à Ehden à l’été 75. Rivalité surtout entre Bachir et Amin, l’un allié des Israéliens et l’autre n’osant pas signer l’accord israélo-libanais du 17 mai 1983 pourtant ratifié par le parlement libanais. Amin n’hésitera pas à évincer les collaborateurs de son frère de toute fonction politique après son assassinat. Alors qu’il faisait partie du bureau politique du parti phalangiste, Ibrahim Najjar avait conscience que ce grand parti, qui a joué le rôle de bouclier contre les Palestiniens en 1975, souffrait d’une image négative liée aux conditions de sa création survenue dans le contexte du nationalisme extrémiste des années 30 et à son nom qui renvoie aux Phalanges espagnoles de Franco. Pour corriger ces clichés, il cherchera à affirmer l’encrage social-démocrate de ce parti et à renforcer son armature idéologique en adoptant le Personnalisme d’Emmanuel Mounier et la « Consociation » (démocratie consensuelle) importée au Liban par Théodore Hampf. Il a eu, aussi, l’idée ingénieuse de proposer la constitution d’une nouvelle communauté libanaise laïque à laquelle peuvent adhérer les Libanais de tout bord. Cette option mériterait d’être mise en œuvre en attendant l’abolition du confessionalisme des esprits, avant de le supprimer des textes. Grec-orthodoxe, né maronite, ayant grandi dans la ville sunnite de Tripoli, tout prédisposait Ibrahim Najjar à l’ouverture aux autres communautés. Il sera l’un des premiers dans le parti phalangiste à préconiser des concessions politiques envers les musulmans pour les attraire au projet libanais. Farouchement opposé à la partition du Liban, il a su avancer des arguments qui restent 40 ans plus tard d’actualité. Ces arguments méritent d’être connus dans le contexte des débats qui agitent la communauté chrétienne aujourd’hui : • dans un foyer nationaliste chrétien, les chrétiens vont s’entretuer entre eux, • un tel État serait rejeté par les pays arabes et présenterait une menace pour la diaspora libanaise chrétienne dans les pays du Golf, • il n’est pas concevable d’abandonner des villes traditionnellement libanaises comme Tripoli, Saida, Tyr et Baalbeck, • les chrétiens sont présents dans toutes les régions libanaises, ce qui pose le problème des minorités chrétiennes dans les régions musulmanes, • enfin, les maronites sont orientaux et arabes par leurs traditions, leurs habitudes, leur façons de vivre et leur culture. En même temps, ils sont ouverts à l’occident chrétien. Cette double appartenance fait leur singularité et définit leur rôle historique de passeur entre Orient et Occident. Rappelons qu’à l’époque Pierre Gemayel était aussi attaché au vivre ensemble dans le cadre du Pacte national de 1943, alors que Camille Chamoun, Bachir Gemayel et l’ordre des moines maronites libanais étaient favorables à la partition du pays, considérant la formule de 1943 obsolète. Plus tard Bachir changera d’avis. En terminant ce livre, je me sens envahi par un mélange de tristesse et de reproche. Tristesse, en pensant à tous les morts de la guerre civile, les disparus, les Libanais éparpillés sur les chemins de l’exil. Reproche envers tous ceux qui sont à l’origine de l’éclatement de ce pays. Quel gâchis ! Il est à parier que si les responsables de l’époque avaient eu l’intelligence politique d’Ibrahim Najjar son sens de l’État, son intégrité, sa culture et sa maitrise du droit, le Liban ne serait pas aujourd’hui dans un tel état. François Boustani *François Boustani est cardiologue en région parisienne. Il a quitté le Liban au début de la guerre civile pour faire des études de médecine à Montpellier puis de cardiologie à Paris. Passionné d’histoire, il a écrit de nombreux articles et a donné régulièrement des conférences sur l’histoire de la médecine et des échanges entre l’Orient et l’Occident. Il a publié en octobre 2007, aux éditions Philippe Rey, un livre intitulé La circulation du sang : Entre Orient et Occident, l’histoire d’une découverte qui a reçu trois prix : le Prix de l’Académie des sciences d’Outre-Mer (décembre 2007), le prix Jean Charles Sournia de l’Académie nationale de médecine (juillet 2008) et le prix France-Liban décerné par l’ADELF (novembre 2008). Ce livre a été traduit en 2017 au Brésil et en 2019 en Chine. Il a publié en 2012 l’Essentiel en cardiologie aux éditions Sauramps médical qui a été rééditée sous une forme augmentée en 2017 et en 2022. Il a fondé en 1999 et s’occupe toujours du site de la « cardiologie francophone » : www.cardiologie-francophone.com Il a été élu en janvier 2013 membre correspondant de l'Académie des Sciences et des Lettres de Montpellier Il a été élu en janvier 2014, président de l’Association Franco-Libanaise de pathologie cardio-vasculaire Il a reçu en juin 2017 la Grande médaille de la Francophonie décernée par l'Académie française

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