mercredi 30 octobre 2013

OFFICIER DE LA LEGION D'HONNEUR, Discours de remerciements du 30/10/2013



                             DISCOURS DE REMERCIEMENTS
Remise de la médaille d’officier de la Légion d’Honneur, le 30/10/2013

Monsieur le Ministre Daouk, représentant son Excellence M. le président de la République et M. le président du conseil,
Monsieur le président de la République, Cheikh Amine GEMAYEL,
Monsieur le député Atef MAJDALNI, représentant son excellence M. le Président Nabih BERRI,
Monsieur Mohammed MACHNOUK représentant Monsieur le Président Tammam SALAM
Monsieur le Ministre Samir JISR, représentant son excellence M. le Président Saad HARIRI,
Cher Monsieur l’Ambassadeur, cher Patrice,
Mesdames les présidentes,
Monseignneur Elias AUDI
Révérend Père Sélim DACCACHE, Recteur de l’USJ
Messieurs les présidents
Maître MEDLEJ, représentant le Ministre de l’intérieur Marouan CHARBEL
Messieurs les bâtonniers
Messieurs les doyens
Cher collègues,
Chers confrères et amis
Mesdames, Messieurs








A cette fête de la francophonie au LIBAN je retrouve mes marques. Je suis heureux de compter parmi ceux que la République a distingués.
Merci !
Pour M. le président de la République française, bien sûr !
Pour vous-même aussi, surtout, qui m’avez proposé à être éligible au titre d’officier de la prestigieuse Légion d’honneur.
Vous auriez pu vous poser des questions, notamment sur les implications de cette nomination ; elles sont tapies dans mes engagements pour le LIBAN et la personne, dans son éminente dignité, dans son absolue spécificité. Ces engagements ont été inaltérables, toujours dans la même direction. Chemin faisant, bien sûr, j’ai porté les couleurs du droit français au Liban, comme en France. Mais aussi, indirectement dans les pays qui nous entourent.
C’est une parole que j’ai essayé de tenir, à ma façon, dans le respect de la diversité et de la tolérance, même et surtout par les temps d’orages, toujours menaçants dans cette région du monde.
Cet engagement dans l’intérêt bien compris du Liban fut, depuis longtemps, la politique de la France. Aucun pays, mieux que la France, toutes tendances confondues, n’a accepté d’apporter des sacrifices aussi généreux, parfois le sang de ses soldats et de ses émissaires, pour préserver le Liban. Nous le savons, même si vous ne le dites pas ainsi. Même si les apparences sont parfois trompeuses.
Monsieur l’Ambassadeur,
D’habitude, les personnes honorées évoquent leur parcours personnel ; par exemple, ce qui les a liées à la France. Mais je n’évoquerai ni mes études, ni mes enseignants, ni mes séjours français à la recherche d’un droit d’option. Je sais, je vous ai bien lu, que la Légion m’est accordée au titre de la francophonie, du Droit et ses échanges avec les pays arabes, ainsi que des droits de l’homme.
C’est sur ce registre que je souhaite rendre un modeste hommage à la France. Je sais que, ce faisant, j’exprime publiquement un sentiment public.
Qu’est ce que la France pour un Libanais ? Pour un juriste ?
Comment répondre à cette vaste question en peu de mots, sans affectation ni excès, mais non sans affection ?
La langue française est partie de notre culture.
Elle est une part de notre Liban, de notre fondamental identitaire, de notre patrimoine. Nous ne l’avons jamais oublié. Nous ne l’oublierons jamais. Certains vous diront là bas qu’ils ont pleuré pour nous ; ici nous avons toujours compris qu’il fallait compter avec elle. La France fut une seconde « chance » pour nombre d’entre nous. Un tremplin vers l’universalité et le plurilinguisme salvateur et fécond.
Elle demeure vivace au cœur de nos montagnes et de nos monastères, des écoles missionnaires ancestrales, de nos universités, de notre constitution, de nos lois – même peu, mal appliquées -, de notre « franbanais ».
Que d’auteurs libanais on rêvé et découvert le monde sur un air de musette. Sinon en écoutant Jules MASSENET, RAVEL, DEBUSSY, BIZET et bien d’autres encore. Le pays de Simone Weil, la philosophe, de Roland BARTHES, d’Emmanuel MOUNIER, d’Albert CAMUS, d’APOLLINAIRE, de St JOHN PERSE, de RIMBAUD est un socle de la culture sans concession, en recherche d’absolu, de cohérence, de vérité. Comme le furent, à leur manière, MATISSE, SOULAGES, DERAIN, qui ont su donner un sens, je veux dire une couleur à leur méditerranéité. Nos pays se contemplent au lever et au couchant de ses deux rives.

Je ne veux pas oublier l’amitié qu’on choisit, la fidélité, la communauté de nombre de nos valeurs. Vous me l’avez montré, dans cette belle lettre que vous avez su écrire et sentir : C’est bien d’une certaine fraternité qu’il s’agit, dans toutes ses formes, accessoirement juridique. Soit ! Mais à une condition, que ce mot sonne comme un carillon, qu’il retentisse comme un chant de la résistance et de l’indépendance.
 En définitive, peu importent les domaines ou les classifications ; il s’agit en définitive de cette unité profonde et indivisible qui nous habite et nous porte : la conviction qu’il faut que nous soyons à la hauteur de notre Histoire et de notre civilisation.

Cette culture est en soi une certaine histoire du Liban. Ce n’est pas à moi de réécrire cette Histoire ; elle ne peut l’être sans l’évocation de notre partenariat séculaire, toujours vivace. Depuis le Moyen Age, en passant par St LOUIS, la déclaration du Grand Liban, et plus récemment encore, le 26 avril 2005, envers et contre tout.
La culture qui unit nos pays est Liberté, au singulier, au pluriel ; elle est levier d’ouverture, d’humanisme, d’esprit.  Liberté identitaire. Droit à la différence. Humanisme solidaire et droits fondamentaux. Esprit critique. Ce n’est pas par hasard que beaucoup d’entre nous ont encore la chair de poule quand ils entendent entonner « La Marseillaise » avec notre « kulluna ».

Quant au domaine du droit, je veux dire de l’égalité, il est évident pour un juriste libanais de tenter d’apporter sa petite pierre à l’édifice juridique français. En dépit, un moment, d’une frilosité rapidement dépassée, les juristes libanais se sentent à l’aise en maniant les concepts du Droit français.
Ce Droit, en émulation constante avec la technique contractuelle anglo américaine, a largement contribué à maintenir sous influence les différentes législations de pays arabes, qui n’ont jamais été placés sous mandat ni sous protectorat français. La codification de 1804  et ses modifications sont omniprésentes. Tous les pays arabes, non seulement d’Afrique du Nord, sont perméables au libéralisme et la sagesse de PORTALIS et à la sagacité des disciples libanais de l’héritage juridique français. Je dois beaucoup à l’accueil, généreux et sans réserve aucune, de certaines publications cultes, comme la Revue trimestrielle de droit civil et le Recueil puis l’le Répertoire civil Dalloz, et d’autres encore, d’avoir constamment pu suivre, parfois provoquer, une réflexion fondatrice du droit des obligations et des contrats et de la théorie générale.
Qu’est-ce que le droit sinon l’expression d’une méthode, d’un langage, d’une culture au service de la personne et son insertion en société?

Monsieur l’Ambassadeur, en mentionnant une œuvre juridique, somme toute modeste, vous rendez hommage à la France éternelle, au classicisme, à la rigueur, à la méthode, à des siècles d’une patiente accession au statut de référence morale et humaine.
Les droits de l’homme que la déclaration de 1789 a pérennisé n’en furent que la traduction concrète. Avant que 200 ans plus tard, en 1989 le mur de Berlin tombe sous les coups de butoir des bras libérés et du violoncelle de ROSTROPOVITCH.
Il était normal que je tente de redonner au partenariat franco libanais  toute la refondation qu’il mérite. Pendant mon passage au Ministère de la Justice, je ne peux oublier combien la coopération fut intense et féconde. Deux ministres de la justice et des libertés, gardes des sceaux, et une secrétaire d’Etat aux droits de l’homme m’ont honoré de leurs visites et des contributions qu’elles ont offertes au Liban. Les projets étaient immenses, à la mesure, à la démesure de notre folle ambition, de notre irréductible volonté de rester un espace de fierté et de libertés. Je n’ai agi que par conviction.
M’engager pour l’abolition de la peine de mort, ici, ailleurs, toujours, ne fut que la conséquence de mes lectures et de ma foi en la valeur transcendantale de la personne. Mes passages hebdomadaires au 9 de la rue Jacob, entre 1964 et 1966, et ma participation active au « Journal à plusieurs voix » de la « Revue Esprit » ont laissé des traces. Je n’ai jamais confondu les nécessités impérieuses de l’Ordre et de l’Etat de Droit, d’une part, et la sanction fatale, d’autre part.  

Enfin, je suis heureux de retrouver ici des parents, des amis, des complices, des confrères, des collègues, avec quelques compagnons d’infortune, mais aussi de travail, du collège, du Ministère de la justice, de la Faculté. Comment remercier les personnes chères qui ont fait le voyage, venant du Sénégal, de Genève, de Paris, de la Turquie ? Et M. François ABI SAAB qui s’est dépensé sans compter, ainsi que les personnels de l’Ambassade.
Merci pour ce bouquet d’affection et d’amitié.
Bien sûr, je n’oublie pas de remercier la femme qui m’a prêté main forte, soutenu avec lucidité, ramené souvent sur terre, en m’offrant les plus belles années d’une jeunesse encore éclatante ; elle est pour beaucoup dans ce cérémonial.
Quant à mes enfants, laissez-moi confesser que pendant longtemps ils furent mes gardes fous, je veux dire mes critiques ; ils m’ont aidé à apprendre avec eux ; ils sont aujourd’hui ma fierté. Et mon avenir.
Merci la France !
Merci encore.

Bonne soirée, Monsieur l’Ambassadeur !
                                                                             Ibrahim NAJJAR

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