I
La
spiritualité, quête du sens
Conférence
du P. Professeur Georges Hobeika
Recteur
de l’USEK
Fondation
Ibrahim Najjar, Cultures et Liberté
Vendredi,
le 6 septembre 2019 à 11h00
Honorable audience,
Dans l’approche philosophico-théologique de l’essence humaine, une
évidence se dégage c’est que l’homme est multidimensionnel. Et la composante
spirituelle se présente comme prédominante. Elle colore autrement toutes les
harmoniques de l’être humain. Dès l’orée de la réflexion philosophique, on s’est
aperçu que l’homme s’était saisi d’emblée comme projet métaphysique, abouché
constamment à un au-delà dispensateur du sens et fondateur ontologique. La vie
ici-bas s’appréhende comme un passage, une transhumance vers un autre mode
d’existence. La vie spirituelle injecte nos quotidiennetés, tant heureuses que
tragiques, de connotations existentiales transcendant les coordonnées
spatio-temporelles, et mettant l’homme face à une destinée qui dépasse les
déterminations particulières.
Inutile de signaler que de nos jours le terme « spiritualité » (du
mot latin spiritus, esprit), se voit injecté de connotations terre à
terre, diverses et contradictoires, notamment à partir du siècle des Lumières. Là-dessus,
on pourrait citer, entre autres, le philosophe allemand marxiste Ernst Bloch (1885-1977), dans son ouvrage célèbre Das
Prinzip Hoffnung (Le Principe Espérance), sorti en trois volumes de 1954 à
1957. Bloch préconise, dans son projet de nouvelle société, de transposer les
immenses trésors, enfouis dans les religions qu’il considère comme les
dépositaires des plus parfaites des utopies, dans une pensée sécularisée,
prêchant un Royaume des Cieux sans Dieu, déposant Dieu de son trône céleste et
mettant l’homme sur le piédestal de l’absoluité historisée et opérationnelle
dans un temps fini. Et le nouveau Messie attendu se réduit à un sauveur
économique et politique, sans plus.
Toujours est-il que la spiritualité, prise dans un cadre religieux, qui
est effectivement le cadre originel, signifie être « relié »
(religare « relier » en latin qui aurait donné le terme religion) à
un « Etre Supérieur », à un être en amont et en aval de tout ce qui
existe, à un « Dieu », au « divin ». Dans ce cadre, très
précis, la spiritualité se déploie dans un champ relationnel et personnalisé
avec cet « Etre Supérieur ». Elle comprend toutes les pratiques aussi
bien intellectuelles que comportementales de nature à rapprocher l’homme de cet
« Etre sublime » qui est « Esprit » par nature et confère à
toute relation intime avec Lui une dimension spirituelle, libératrice de la
pesanteur de la matière dans laquelle l’homme se surprend à être noyé. Ainsi,
la prière, la méditation, le silence, les mortifications, l’ascèse, les actes
de charité, le pardon, la réconciliation, l’amour universel, la paix
intérieure, la rigueur morale, se présentent comme des « techniques »
appropriées, indispensables pour transmuer la vie de l’homme en cheminement vectoriel
vers un au-delà, clé de voûte de toute l’existence, antidote au temps destructeur
et par ricochet dérivatif à l’absurde et au non-sens.
Là-dessus,
Mircéa Eliade, grand explorateur du subconscient religieux, nous laisse des
analyses percutantes, révélatrices de la structure abyssale du
« soi » de l’homme. Il dit en toutes lettres : « Pour l’historien des
religions, […] tout rite, tout mythe, toute croyance ou figure
divine
reflète
l’expérience du sacré […]. "La conscience d’un monde réel et significatif
est intimement liée à la découverte du sacré. Par l’expérience du sacré, l’esprit
humain a saisi la différence entre ce qui se révèle comme étant réel, puissant,
riche et significatif, et ce qui est dépourvu de ces qualités, c’est-à-dire le
flux chaotique et dangereux des choses, leurs apparitions et disparitions
fortuites et vides de sens" (La Nostalgie des origines, 1969, pp. 7 sq.). En somme,
le "sacré" est un élément dans la structure de la conscience, et non
un stade dans l’histoire de cette conscience. Aux niveaux les plus archaïques
de culture, vivre en tant qu’être humain est en soi un acte religieux, car
l’alimentation, la vie sexuelle et le travail ont une valeur sacramentale.
Autrement dit, être – ou plutôt devenir – un homme signifie être
"religieux" (ibid., p.9) »[1].
Dans le sillage de l’approche de Mircéa Eliade, la philosophe et
psychanalyste franco-bulgare Julia Kristeva conduit une analyse saisissante du
besoin naturel de l’homme de « croire ». Elle se demande : « N’est-il
pas surprenant que nos sociétés sécularisées aient négligé cet incroyable
besoin de croire ? […] Elle (l’écoute analytique) se contente d’ouvrir des
perspectives d’observations et de théorisations qui, en permettant une
compréhension plus complexe de l’appareil psychique, révèlent combien le besoin
de croire est constitutif du sujet parlant, "avant" toute
construction religieuse à proprement parler, et bien sûr à l’intérieur de la
sécularisation elle-même. Un "chantier" à peine esquissé, et dont il
nous revient de continuer l’édification. Car je suis persuadée qu’en prenant au
sérieux ce besoin de croire pré-religieux, nous pourrions mieux affronter non
seulement les dérives intégristes des religions dans le passé et jusqu’à
aujourd’hui, mais aussi bien des impasses des sociétés sécularisées. »[2]
Dans son célèbre discours au collège des Bernardins le lundi 9 avril
2018, le président Emmanuel Macron tient à rectifier la fausse trajectoire
empruntée par la laïcité en France. Sans ambages, il dit : « Je
considère que la laïcité n’a certainement pas pour fonction de nier le
spirituel au nom du temporel, ni de déraciner de nos sociétés la part sacrée
qui nourrit tant de nos concitoyens… Je crois que
la politique, si décevante qu’elle ait pu être aux yeux de certains, si
desséchante parfois aux yeux d’autres, a besoin de l’énergie des engagés, de
votre énergie. Elle a besoin de l’énergie de ceux qui donnent du sens à
l’action et qui placent en son cœur une forme d’espérance. Plus que jamais,
l’action politique a besoin de ce que la philosophe Simone Weil appelait
l’effectivité, c’est-à-dire cette capacité à faire exister dans le réel les
principes fondamentaux qui structurent la vie morale, intellectuelle et dans le
cas des croyances spirituelles. C’est ce qu’ont apporté à la politique
française les grandes figures que sont le Général de Gaulle, Georges Bidault,
Robert Schuman, Jacques Delors ou encore les grandes consciences françaises qui
ont éclairé l’action politique comme Clavel, Mauriac, Lubac ou Marrou et ce
n’est pas une pratique théocratique ni une conception religieuse du pouvoir qui
s’est fait jour mais une exigence chrétienne importée dans le champ laïc de la
politique. »
Sous son scalpel analytique, le président
Macron décrypte le processus de dégénérescence morale de nos sociétés actuelles,
poussant les gens à cultiver le désengagement et l’insouciance, et déclenchant par
le fait même une sorte d’hémorragie de l’être fatale. Il fait remarquer que « ce
qui grève notre pays…ce n’est pas seulement la crise économique, c’est le
relativisme ; c’est même le nihilisme ; c’est tout ce qui laisse à penser que
cela n’en vaut pas la peine. Pas la peine d’apprendre, pas la peine de
travailler et surtout pas la peine de tendre la main et de s’engager au service
de plus grands que soit. Le système, progressivement, a enfermé
nos concitoyens dans « l’à quoi bon ».
Certes, la dimension métaphysique et spirituelle de l’homme se voit
s’éroder de plus en plus par des théories athéisantes et nihilistes, et par
conséquent réductionnistes de la multidimensionnalité originelle de l’homme. Ce
dernier se surprend à être ramené à un statut ontologique amoindri, se
manifestant comme la résultante de l’évolution intrinsèque de la matière,
commandée vigoureusement par la notion de hasard. Aucune finalité, aucun projet
existentiel présidant à cette existence incommensurable et assiégée par
beaucoup d’inconnues et de mystères. Le nihilisme, lui, vient exaspérer la
problématique sémantique de l’être, en mettant le néant en alpha et en oméga de
l’existence. La culture de l’absurde atteint de la sorte des niveaux
dangereusement élevés, poussant l’homme à vivre tristement le non-sens total et
le spleen.
Dans les archives américaines de psychiatrie, un numéro spécial fut
consacré aux témoignages des malades cancéreux, recueillis dans un hôpital
équipé exprès pour admettre des patients en phase finale. On s’est aperçu que
les malades athées vivaient des douleurs atroces, avec angoisse terrible,
doublée du non-sens total de leur souffrance. Tandis que les patients croyants
vivaient un degré inférieur d’inquiétude et conféraient à leur souffrance une
dimension spirituelle, transformant leur calvaire en douleur de l’accouchement.
Ils voyaient dans la dégradation de leur physique un passage graduel à une
existence, ontologiquement différente, rejoignant par là ce que Teilhard de Chardin
disait à ce sujet, « si je meurs, je change d’état ». Cette croyance
dans l’au-delà leur permettait de réduire sensiblement le degré d’anxiété et de
maintenir la flamme des attentes d’une vie future, bien meilleure que celle qu’ils
menaient dans la vallée des larmes.
Non moins révélateurs sont les derniers moments du Président François
Mitterrand, sur son lit de mort. Baptisé catholique, il ne tarde pas dans sa
jeunesse à devenir agnostique. Cependant, il sera toujours en quête du sens.
Aussi viendra-t-il souvent à Taizé pour rencontrer frère Roger et les jeunes en
prière. Atteint d’un cancer de la prostate, il continue néanmoins à gouverner
la France. Après la fin de son mandat, sa santé générale se détériore. Les
séances de chimiothérapie finissent par générer des douleurs insupportables. Il
s’enquiert auprès de son médecin de la possibilité d’arrêter le traitement. Son
médecin lui dit que l’arrêt signifie mort imminente. Le Président Mitterrand
émet alors un jugement appréciatif sur la vie en tant que telle. Il dit que la
vie est absurde. Et à l’endroit de la mort, il dit que si l’on n’arrive pas à
élucider le mystère de la mort, en revanche, on le vit entièrement. Devant l’échec
de la médecine et la dégradation irréversible de son corps, à quoi peut-il
encore s’accrocher ? Aux données de base de l’agnosticisme ? Aux
principes sublimes de la République ? Aux nobles préceptes du
socialisme ? Ou bien aux « valeurs » de la spiritualité laïque,
ou aux exercices « spirituels » sécularisés de New Age ? Il demande
un bout de papier et il écrit : « une messe serait
possible ». Ainsi, à la dernière minute, François Mitterrand, habité,
comme tout homme d’ailleurs, par le désir d’éternité, renoue avec l’espérance
chrétienne et s’embarque dans le long voyage pour un autre mode de vie. Un
office funèbre sera célébré à la mémoire de François Mitterrand dans la
cathédrale N-D de Paris, en présence d’une soixantaine de chefs d’Etat et de
gouvernement. Mgr Lustiger prononce l’homélie et cite les derniers écrits de
François Mitterrand : « Des civilisations avant nous regardaient
la mort en face, aujourd’hui non. Il y a sécheresse spirituelle. Le rapport à
la mort n’a jamais été aussi pauvre », ainsi commencent les dernières
lignes de F. Mitterrand. C’est un mortel qui s’adresse à d’autres mortels. Il y
a 7 ans, F. Mitterrand visitait un hôpital à soins palliatifs... « Le
corps rompu au bord de l’infini, un autre temps s’établit ». F. Mitterrand
posait cette question : « N’y-a t’il pas dans l’homme une part d’éternité ? ».
Ce constat tragique de la condition humaine, après l’effondrement de la
croyance religieuse en Europe et l’écroulement de la spiritualité y afférente,
Claude Imbert nous le communique sur un registre on ne peut plus pathétique et
tourneboulant : « Nos vieilles boussoles désormais s’affolent et
nous n’en avons point de nouvelles. Les traités séculaires que le Dieu d’un
temps chrétien avait conclus avec nos peuples sont déchirés. Quel nouveau dieu,
quelle idole, quelle nouvelle Parque succéderont au ciel de jadis pour rêver
notre avenir ? Mystère ! »[3].
Claude Imbert met de la sorte en saillie le vide métaphysique et par conséquent
spirituel énorme laissé par la dégénérescence du religieux. Plus d’horizons
transtemporels pour notre passage terrien. Tout est suspendu exclusivement à
l’instantanéité consommatrice, au temps destructeur, sans aucune ouverture à un
au-delà, à une autre vie, à un autre mode d’existence qui donne sens à un ici-bas
médiateur et évanescent. Cette carence pousse l’humanité sur les chemins de
nulle part. Pour Claude Imbert, « … le handicap intellectuel de notre
temps est de raisonner dans une perspective moribonde sur un avenir
indéchiffrable, de raisonner en hommes anciens de l’avènement possible d’un
homme nouveau. »[4]
D’autre part, il trouve dans l’analyse du désarroi des temps modernes que
conduit l’écrivain tchèque, Milan Kundera, un précieux et parfait
éclairage : « L’unique vérité divine s’est décomposée en
centaines de vérités relatives que les hommes se partagent. Ainsi naquirent les
temps modernes. »[5]
Cela dit, il n’en est pas moins intéressant de signaler que Claude Imbert
n’entretient aucune relation privilégiée avec la foi religieuse. Il valorise
les forces de la foi, en homme incrédule. Il se présente comme « orphelin
de l’arche chrétienne dont il peint le naufrage », et décrit non sans
amertume « le lent ébranlement de l’ordre chrétien, clé de voûte d’un
système spirituel, moral, économique et politique qui se craquelle ». En
toutes lettres, il dit : « Je n’ai, je le confesse, aucun
don, ou aucun goût, pour le transcendant, pour les Vérités d’en haut, pour les
vérités “ révélées ˮ. Si une vérité majuscule
existe, ma conscience se décourage d’avance de la savoir confinée dans
l’au-delà, isolée du monde sensible où nous sommes. … Plus j’avance en âge,
plus je m’éloigne – et combien font de même ! – du grand meccano humaniste
qui confine le « réel » absolu (celui de Dieu, du sacré, de l’Etre,
de l’essence, que sais-je encore …) dans l’inatteignable et l’imperceptible. »[6]
Toujours est-il que Claude Imbert ne se réjouit nullement de cette
aversion à l’endroit du religieux révélé qui a été effectivement la matrice
d’une grande civilisation, celle de l’Europe chrétienne. Il met cette
répugnance dans le cadre d’une complexion caractérielle, favorisant ce genre de
rejet principiel. « Cet enracinement, renchérit-il, ce refus de
l’envol, je ne le prêche nullement. Mais enfin, c’est le mien ! Il est
d’ailleurs possible – je l’indique en passant – qu’il me vienne tout platement
d’une disposition de nature à aimer la vie instante, vue, entendue, saisie, à
portée de main, à portée de vue, à portée de lèvres. »[7]
Il n’en demeure pas moins évident que cette autoanalyse révèle jusqu’à
quel point la fragilisation poussée de la spiritualité chrétienne en Europe
génère une énorme crise de valeurs et une grande déstabilisation
socioculturelle. Les ersatz qu’on préconise pour combler les brèches
spirituelles laissées par l’effondrement du christianisme, à savoir l’insolite
patchwork de croyances diverses que met en avant le New Age, culminant en
Europe avec l’image du Christ, présentée comme « principe » ou une
« énergie » plutôt qu’une personne, la spiritualité laïque qui
reprend les principales « valeurs » chrétiennes et les ampute de leur
arrière-fond théologique, ou bien la soi-disant et la nébuleuse « fraternité »
prêchée par la franc-maçonnerie, n’ont pas tardé à dévoiler leur défaillance.
Là-dessus, le célèbre livre de Julia Kristeva, que j’ai cité plus-haut, est
suffisamment éloquent. En définitive, un point de recoupement de tous ces
courants de pensée, sécularisés à outrance, c’est bien, comme le diront si
pertinemment Claude Imbert, Julia Kristeva et tant d’autres, « l’impasse ».
Ce malaise d’une civilisation, déboussolée et en dérive, despiritualisée religieusement
et sevrée de toute sorte d’apport métaphysique, Claude Imbert, en transfuge
désillusionné, le peint dans des termes on ne peut plus adéquats et
révélateurs : « Vous l’imaginez bien, c’est une situation
inconfortable pour un non-croyant de ma sorte que de se sentir en même temps
aussi solidaire d’une histoire, d’une civilisation, d’une culture labourées et
ensemencées par l’imaginaire judéo-chrétien. Comme je ressens avec chagrin le
déclin d’une épopée occidentale qui fut longtemps celle de la Croix, et que je
trouve dans le déclin de la foi chrétienne une forte composante de cette
décadence, j’ai le sentiment que, dans mon incroyance, je trahis ma propre
histoire, en somme que je concours à son (mon) propre anéantissement. Misères
du transfuge : le sentiment heureux d’épanouir ma liberté personnelle sur
les ruines de croyances pour moi moribondes se trouve corrompu par le constat,
tout alentour, d’un effondrement social et politique qu’entraîne la ruine des
croyances et des valeurs qu’elles avaient inspirées. Une fatalité emporte ma
raison et mes assentiments les plus irréductibles, en quelque sorte, hors de
moi-même, je veux dire hors d’une certaine histoire dont je me sens
constitué »[8].
Il est à noter par ailleurs que la sécheresse spirituelle, d’un point de
vue religieux, qui ravage la majeure partie de l’Europe, est également
exacerbée par le fait que toute la vie de l’homme est uniquement confiée à la
raison, comme seule instance fiable, à l’exclusion des autres références, non
moins constituantes de la vérité complexe de l’homme et de la société. Cette
déviation létale, Claude Imbert l’aborde dans les termes suivants : « En
fait, nous souffrons de cette prétention de la raison à organiser le monde et
la société, de son impuissance à reconnaître qu’ “ une infinité de choses
la dépassent ˮ, de sa vanité à imposer le
carcan d’on ne sait quel schéma directeur pour le bien de l’humanité. Ce fut
durant toute ma génération l’obsession intellectuelle et la faillite de la
gauche cartésienne. Simplifions : dans l’héritage occidental, la mécanique
rationnelle étouffe la tradition spirituelle et morale. Et la « vanité
fatale » de la raison nous mène à l’impasse. »[9]
L’érosion du religieux s’est nocivement répercutée sur la vitalité de la
société et sur l’enthousiasme qui préside au renouvellement des générations.
L’homme qui est présenté dans la Bible comme l’être le plus sublime sur terre, sa
haute dignité découlant de son statut d’être créé à l’image de Dieu et avec sa
ressemblance, se surprend à être ravalé au rang de n’importe quel être vivant,
sortant du néant par l’évolution intrinsèque de la matière, et y rentrant fatalement
par la mort. À la grande et lancinante question qu’est-ce que la vie, Darwin
avait cru pouvoir répondre en faisant remarquer que « dans son sens biologique le plus large, [...] l’évolution est un processus au cours duquel la vie
émerge de la matière inerte et se développe ensuite entièrement par des moyens
naturels ».
Cette théorisation réductrice de la grandeur inégalée du
phénomène de la vie, revenant à ramener l’émergence de la vie à une évolution
intrinsèque de la matière, a néanmoins fasciné le monde scientifique. Ainsi
tant de chercheurs s’étaient-ils attelés à la mission de créer la vie dans les
laboratoires à partir des équations chimiques complexes. Jusqu’ici, toutes
leurs tentatives se sont soldées par un échec. Et à présent, d’aucuns se
demandent à raison pourquoi ce qui se serait passé à l’origine de la vie ne
réussit plus de nos jours à faire sortir la vie de la matière. La réponse
apportée par le darwinisme signale que le processus, qui avait été au principe
de la vie, s’étendit sur des millions d’années après l’émergence de la matière.
Cette idée-là a régné inébranlablement plus d’un siècle sur la science.
Toujours est-il que cette hypothèse heuristique
considérée comme évidence ou axiome pour toute cette période a été profondément
ébranlée par les bouleversantes découvertes effectuées par l’équipe de
chercheurs conduite par le professeur Mark Harrison de l’université de
Californie à Los Angeles à Jack Hills dans l’ouest d’Australie. En relatant
cet événement majeur, on souligne que : « "La découverte, faite à partir de graphite emprisonné
dans des cristaux anciens, pourrait signifier que la vie a commencé presque
immédiatement après la formation de la Terre. Les chercheurs l'ont décrite
comme ‘ un progrès scientifique potentiellement transformationnel’ ». Il s’ensuit que le phénomène de la vie et la complexité
irréductible de la cellule vivante se refusent à se laisser expliquer par des
théories simplifiantes et réductrices. Jusqu’ici, tous les phénomènes de la
nature montrent que la vie ne vient que de la vie. La vie se manifeste certes à
travers la matière, mais sans pour autant se confondre avec elle.
Sur cet héritage athéisant et réduisant par le fait même le phénomène de
la vie à un simple élément de la matière, viennent se greffer plus tard des
approches pseudo-philosophiques, mélancoliques, maussades et tristes. Pour Michel
Onfray, dans son ouvrage La puissance d’exister, il est dénué de sens de
penser doter la société de nouvelles énergies, dans le but de lui assurer une
véritable pérennité. « La possibilité physiologique de concevoir un
enfant, dit-il, n’oblige pas au passage à l’acte – tout comme le pouvoir
de tuer ne génère en rien le devoir d’accomplir un homicide. Si la nature
dit : “ Vous pouvez ˮ, la culture n’ajoute pas
forcément : “ Donc vous devez ˮ. Car on peut soumettre ses
pulsions, ses instincts et ses enviez à la grille analytique de la raison.
Pourquoi faire des enfants ? Au nom de quoi ? Pour en faire
quoi ? Quelle légitimité a-t-on pour faire surgir du néant un être auquel
on ne propose, in fine, qu’un bref passage sur cette planète avant retour vers
le néant dont il provient ? »[10]
En athée de service, Michel Onfray ne voit dans les religions et
notamment dans la spiritualité prêchée par le christianisme qu’une castration
de la pensée et de l’élan de la vie. Pour lui, la religion rime avec état
pathologique. Aussi appelle-t-il à une purification de l’athéisme des dépôts
résiduels du christianisme : « Un athéisme postchrétien.
L’expression athéisme postchrétien pourrait donner l’impression d’une
redondance : le seul substantif laisse croire qu’on a dépassé le
christianisme et qu’on se situe en aval de la religion. Mais en vertu du
principe d’imprégnation judéo-chrétienne de l’épistémè de notre époque,
l’athéisme est lui aussi marqué au fer catholique. De sorte qu’il existe un
athéisme chrétien et que l’expression, sous son apparence oxymorique,
caractérise un véritable objet conceptuel : une philosophie qui nie
clairement l’existence de Dieu, certes, mais qui reprend à son compte les
valeurs évangéliques de la religion du Christ… Le ciel est vide, d’accord, mais
le monde peut vivre mieux avec l’amour du prochain, le pardon des fautes, la
pratique de la charité et autres vertus anciennement baptisées générosité,
compassion, miséricorde, gratitude, prudence, tempérance, etc. »[11]
Nombre impressionnant de critiques opposent une fin de non-recevoir aux
analyses « pathologiques » que conduit Michel Onfray. Ils affirment
que le christianisme ne castre ni la pensée ni l’agir. La fécondité culturelle,
affirment-ils, (artistique, philosophique, littéraire, architecturale,
scientifique), et humanitaire du christianisme a été le terreau de la
modernité. D’autres athées, enchaînent-ils, beaucoup plus honnêtes, comme André
Comte-Sponville ou Luc Ferry le reconnaissent. De même, on évoque les observations
subtiles et lumineuses fournies par le psychiatre viennois Victor Frankl,
fondateur de la logothérapie, suite à son expérience des camps de la mort. Il soutient
que certaines névroses dérivent d’un refoulement de la dimension religieuse …
et que c’est ce sens religieux qui l’a aidé à résister à l’épreuve, lui
permettant de garder confiance et espérance.
Quant à voir dans la spiritualité religieuse une pulsion de mort, comme
l’affirme à tout de bout de champ Michel Onfray, beaucoup de plumes révoltées
rétorquent en rapportant, entre autres, l’extraordinaire livre-reportage de Luc
Adrian Des fleurs en enfer, Fioretti du Bronx, aux Presses de la
Renaissance 2004. Comme tout un chacun le sait, New York est le regroupement de
cinq villes, dont le Bronx. Ce dernier est l’un des plus vastes quartiers de
pauvreté des Etats-Unis. En 1987, huit frères capucins, poussés par le désir de renouer avec la
rigueur de la règle de saint François, se décident à s’engager en plein auprès
de ces laissés pour compte. L’archevêque de New York en ce temps-là, le
cardinal O’Connor, leur conseille de « suivre le Christ jusqu’à la
croix en allant vivre au cœur de la pauvreté, dans cette zone de non droit ».
Vingt ans après, ce quartier de misère, de drogue, de violence, se transmue,
grâce à la présence rayonnante et apaisante de ces semeurs d’espérance,
en espace sensiblement plus humain et en havre de vie. On se demande là à bon
escient, où est la pulsion de mort ?
D’un autre côté, il n’en est pas
moins utile de citer l’article tonitruant d’Edgar Morin dans le Monde, le 18
janvier 2011, sous le titre « Les nuits sont enceintes et nul ne
connaît le jour qui naîtra », pour voir si vraiment les temps modernes
et postmodernes, délestés des « pathologies religieuses », à
tout le moins en Europe, ont vraiment permis la gestation d’un monde nouveau,
plus humain et plus pacifique. Le sociologue et le philosophe peint là un tableau sombre et triste de
l’évolution de la conjoncture mondiale : « La marche vers les
désastres va s’accentuer dans la décennie qui vient. A l’aveuglement de l’homo
sapiens dont la rationalité manque de complexité, se joint l’aveuglement de
l’homo demens possédé par ses fureurs et ses haines. La mort de la pieuvre
totalitaire a été suivie par le formidable déchaînement de celle du fanatisme
religieux et celle du capitalisme financier. Partout les forces de dislocation
et de décomposition progressent. Toutefois, les
décompositions sont nécessaires aux nouvelles compositions, et un peu partout
celles-ci surgissent à la base des sociétés. Partout, les forces de résistance,
de régénération, d'invention, de création se multiplient, mais dispersées, sans
liaison, sans organisation, sans centres, sans tête. Par contre, ce qui est
administrativement organisé, hiérarchisé, centralisé est sclérosé, aveugle,
souvent répressif. »
Bref, l’effondrement de la spiritualité religieuse et l’émergence du
fanatisme religieux aveugle et aveuglant, exaspérés par la défaillance des
spiritualités sans horizons métaphysiques, et la stérilité des promesses de
bonheur dans des cités « sans Dieu », poussent l’humanité à cultiver
le non-sens total de la vie. Pour nous ressaisir sur la pente du désespoir, nous
ne trouvons pas de plus adéquat que le recours à la splendide sagesse des
grands philosophes de l’Antiquité, notamment aux conseils d’Aristote, dans son Ethique
à Nicomaque : « il ne faut donc pas écouter les gens qui nous
conseillent, sous prétexte que nous sommes des hommes, de ne songer qu’aux
choses humaines, et, sous prétexte que nous sommes mortels, de renoncer aux
choses immortelles. Mais, dans la mesure du possible, nous devons nous rendre
immortels et tout faire pour vivre conformément à la partie la plus excellente
de nous-mêmes, car le principe divin, si faible qu’il soit par ses dimensions,
l’emporte, et de beaucoup, sur toute autre chose par sa puissance et sa
valeur »[12].
En somme, recouvrer le sens spirituel originel de l’être est la seule
bouée de sauvetage pour rendre à l’homme la joie de vivre et l’espérance de
mourir dans un ici-bas cadencé au rythme de l’au-delà déjà là.
[1].
Mircéa Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, 1, De l’âge
de la pierre aux mystères d’Eleusis, Payot, Paris, 1976, p. 7.
[2] .
Julia Kristeva, Cet incroyable besoin de croire, Bayard, Paris, 2007, p.
39.
[3] .
Claude Imbert, Ce que je crois, Editions Grasset et Fasquelle, Paris,
1984, p. 17.
[4] . Ibid., p. 19.
[5] . Ibid., p. 21.
[6] . Ibid., pp. 25-26.
[7] . Ibid., p. 26.
[8] . Ibid., pp. 27-28.
[9] . Ibid., p. 30.
[10] .
Michel Onfray, La puissance d’exister, Editions Grasset et Fasquelle,
Paris, 2006, p. 134.
[11] .
Ibid., pp. 94-95.
[12] .
Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre X, Garnier-Flammarion, p.
483.
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