dimanche 17 mai 2020

VISITE AU PAYS DE BACHAR EN 2010

 

 

 

Impressions de Damas –

                                  Voyage en Syrie le 18- 7- 2010.

 

 

J’avais bien compris que Saad Hariri voulait se rendre à Damas, alors même qu’on lui reprochait cette décision en raison des accusations contre le régime syrien. On estimait que ce dernier était le coupable incontestable de l’assassinat de Rafic Hariri et ses compagnons, le 14 février 2005. Comme ministre de la justice, représentant les Forces libanaises, je devrais prendre une décision : refuser de me rendre avec le chef du gouvernement apparaissait comme une position « plus royaliste que le roi » - encore que l’intérêt supérieur du Liban soit une autre problématique bien plus complexe - ; accepter purement et simplement équivalait à oublier les divergences politiques fondamentales entre la Syrie et le Liban.

 

Je me dis que si je dois faire partie de la délégation sans susciter les violences politiques, il faut que ma posture soit conforme à mes idéaux : j’irais partout où l’intérêt du Liban le commande, y compris en Syrie. Même si je peux sauver un seul Libanais des geôles syriennes, je me rendrai à Damas, avec ou sans Hariri.

 

Je prépare donc, plusieurs semaines à l’avance, un projet de convention libano-syrienne, à l’instar d’autres conventions internationales du genre, afin de permettre aux détenus et bagnards libanais qui croupissent dans les prisons syriennes, même pour des délits et crimes de droit commun, de purger leur peine au Liban, à charge de réciprocité. Je communique le texte du projet au président de la République, qui le transmet à M. Nasri Khoury. Bien entendu, celui-ci, après en avoir délibéré avec le pouvoir syrien, donne suite à ma proposition et exprime son accord sur sa formulation.

 

Mais aller à Damas reste peu évident, pour moi. Je ne m’y suis plus rendu depuis des années !

 

A 9h, les 13 ministres arrivent à l’aéroport, au pavillon des VIPs et attendent l’arrivée de Saad Hariri. Entretemps, Ziad Baroud, ministre de l’intérieur, inspecte les lieux avec ses lieutenants. Les ministres réclament un café, qui finira par leur être servi à l’instant où nous sommes appelés à embarquer.

Dans ma tête, je n’ai aucun souci, sauf que je me pose des questions sur la manière de porter mon porte document. Les séquelles de mon accident sont encore douloureuses. Quelle main utiliser ? Je me demande comment va être cette journée en terme de fatigue ?

Je suis réveillé depuis 4h30 ; je me dis après tout ce n’est qu’une journée à passer ; j’aurai le temps de récupérer.

A 9h35, nous embarquons. Saad Hariri reste à sa place habituelle, c’est-à-dire au fond, à droite de la cabine. A côté de lui, un ministre a de la peine à dissimuler qu’il faut que nous sachions qu’il a lui aussi un jet privé ; il a donc une place d’honneur ! A côté de Hariri, rien moins ! Les onze autres ministres restent sur quatre canapés placés en deux ailes. L’avion décolle. On nous sert des amuses gueules, puis des manakich défraîchis et sans goût.

Quelques minutes, et c’est bientôt le moment d’atterrir. Voilà le temps qu’il faut pour se rendre à Damas, 20 à 25 minutes.

 

A Damas, le Premier ministre Hariri passe en revue une garde d’honneur qui joue l’hymne national Libanais de la manière la plus molle qu’il soit. C’est Beethoven par la voix d’Oum Koulsoum ; je veux dire que le tempo est d’un mélodieux douteux. Les ministres syriens sont rangés l’un à côté de l’autre. Nous les passons en revue un à un. Nous saluons. Nous sommes censés faire amis-amis. Curieusement, quelques ministres syriens reconnaissent ma tête. Pourtant, je ne les connais pas. Certes, j’ai déjà vu Walid Moallem à la télévision, mais c’est tout. Je reconnais l’ambassadeur de Syrie au Liban ; il m’offre une accolade chaleureuse. Le ministre de la Justice syrien se présente à moi, il s’appelle Ahmad Younes. Nous allons prendre la voiture numéro 6 ensemble. J’en déduis que je suis le 6e dans le protocole.

 

Le convoi quitte l’aéroport, il est composé de voitures Honda à quatre portes. Nous engageons la conversation. J’apprends ainsi qu’Ahmad Younes, mon homologue syrien, était Mohafez, qu’il se rend au ministère à 8 heures du matin, que le système judiciaire syrien est proche de l’organisation franco-libanaise. Je remarque surtout que mon homologue utilise des mots anglais. Serait-il un arabophone invétéré ? Il a fait ses études en 1960 à l’Université de Damas. Il a eu comme professeurs des personnes que je connais, notamment Riscallah Antaki et Jacques el Hakim. J’essaie d’inférer que ce dernier a un âge certain, mais mon homologue refuse de le reconnaitre. Pour lui Jacques el Hakim est une sommité ; je n’essaie pas de l’en dissuader, j’ai trop d’amitié pour le vieux Jacques.

Nous arrivons au Palais de la présidence du Conseil des ministres. C’est un bâtiment imposant, décoré à la damascène, avec des peintures à l’huile, rouge sang, accrochées à quelques murs.

 

Nous sommes envahis par une horde de journalistes libanais toutes chaines confondues. Chacune d’elles veut une déclaration. Tous les journalistes me posent la même question : « Est-ce que vous êtes venu jeter les ponts entre les FL et les Syriens » ? Je réponds : « Bien sûr, ça nous fait plaisir de venir ; ça fait longtemps ! Je suis heureux que les relations soient d’Etat à Etat, que le dialogue se noue entre les institutions. Donc n’essayez pas de tirer des conclusions hâtives ». Ce sont les mêmes propos que je tiens aux différentes chaines.

Mon homologue se voit aussi interrogé par les journalistes qui le sortent de son anonymat et de sa torpeur. Il répète des amabilités en faisant de son mieux. Il est écrasé par la vivacité des médias. A un journaliste de la NBN je déclare : « Bien sûr nous avons envieلدينا حنين الى سوريا   depuis longtemps de venir en Syrie, je parle des relation d’Etat à Etat ».

Le seul mot de حنين est repris sur toutes les chaines. La presse en fait une caricature, me montrant en nostalgique de la Syrie. Bon, comme on dit, mieux vaut en rire qu’en pleurer.

Nous signons plusieurs accords. Puis, nous nous sommes réunis autour d’une table formée de deux ailes : à droite, la délégation libanaise, à gauche, la délégation syrienne, à l’intersection des deux tables, le « haut-commissaire » des relations libano-syriennes, Nasri Khoury.

Le premier ministre syrien, El Etari, lit un discours, dans lequel il met l’accent sur deux points fondamentaux : Les échanges commerciaux et les intérêts économiques des deux pays, d’une part, et la volonté de la Syrie de mettre en application le slogan « La terre contre la paix », d’autre part.

Chemin faisant, j’apprends que la Syrie ne s’oppose pas à la délimitation des frontières, en commençant du Nord au Sud. Elle serait prête à délimiter les zones commerciales maritimes et à les définir entre les deux pays. J’apprends, toutefois, que la Syrie n’a pas signé la convention internationale sur le droit de la mer, contrairement au Liban qui l’a signée en 1995. Par ailleurs, j’apprends que la Syrie a un sérieux problème avec la Turquie, car elle ne reconnait pas la session en sa faveur par les Français du Sanjac  سنجق اسكندرون  .

 

Le premier ministre Hariri prend ensuite la parole pour parler de tous les problèmes économiques, agricoles, humanitaires, écologiques, environnementaux entre les deux pays. Il met l’accent sur la nécessité de doubler les échanges commerciaux et de délimiter les frontières maritimes.

 

Les deux délégations échangent leurs points de vue.

 

Je prends la parole tout en prenant en compte le fait que je plaide pour une cause libanaise qui tient à cœur aux Forces Libanaises. Je le fais haut et fort, avec transparence, mais aussi en insistant sur l’amitié entre les deux pays, sans froisser la partie syrienne. J’insiste sur le fait que je comprends les intérêts syriens, mais qu’il faut aussi comprendre les nôtres, et développe deux thèmes : la nécessité d’éclaircir le sort des disparus et la collaboration judiciaire.

 

Sur les disparus, je tiens un discours assez clair : je dis que les réunions ont trop duré, qu’elles n’ont rien apporté, et qu’on dénombre 800 disparus dont les familles sont sans nouvelles. Je mets l’accent sur le fait que les souffrances ont trop duré, qu’il nous faut dépasser les longues années de détresse et d’horreur, et qu’il est nécessaire de clore ce dossier pour avancer et enfin regarder vers l’avenir. Je fais valoir que la commission libano-syrienne qui se réunit à Jedeidet Yabouss fait du sur place, elle ne fait plus rien, elle n’a pas d’informations à nous communiquer, et qu’il faut, par conséquent, élever le niveau des discussions au deux ministres de la Justice. Je demande donc au gouvernement syrien de donner des pouvoirs en ce sens au ministre de la Justice.

Quelque part donc, je déclare qu’il nous faut dépasser cette période sombre et se tourner résolument sur l’avenir.

Le Premier ministre Hariri reprend à plus d’une reprise des mots que j’ai prononcés. Pour ma part, je crois avoir fait mouche tout en restant dans la dignité.

 

Le premier ministre syrien me répond, sur un ton conciliant, en avançant que les disparus syriens au Liban, soldats et civils, sont bien plus nombreux que les disparus libanais ; que la Syrie ne détient aucun libanais autre que ceux qui sont condamnés par ses tribunaux de droit commun, dont la liste exhaustive nous été communiquée. J’en déduis que la fameuse question des « disparus » et des séquestrés ne recevra jamais de solution. Probablement parce que cela relève d’organismes et de renseignements « souterrains ». Reste la convention dont j’ai transmis le projet.

 

Après cette longue réunion, nous signons au moins une quinzaine d’accords bilatéraux, dont celui que j’ai préparé. Puis nous allons rencontrer Bachar el Assad au « Palais du peuple ». Un palais majestueux immense en marbre et granite rose, comme le Capitole, ou presque. Je le trouve disproportionné, quelque peu grandiloquent. Une voûte haute de 15 m, avec des candélabres ciselés à la damascène. Mon homologue me souffle que c’est la société Oger qui a construit le Palais. Partout, des meubles ciselés à la main sont disposés avec ostentation. Il est clair que le Palais est destiné à impressionner.

 

Je salue Bachar el Assad en rentrant et en sortant ; je suis un anonyme pour lui. Il nous parle de l’objectif économique de la Syrie, de la suppression des visas et taxes ; il affirme que malgré la mauvaise expérience de la Syrie avec l’Egypte, cette dernière investit beaucoup dans le pays et évoque l’idée de la création d’une zone de marché commun.

 

Le côté politique sera discuté en tête à tête avec Saad Hariri. Pendant cette parenthèse, une limonade nous est servie ; elle est très bonne.

 

Bachar el Assad est longiligne, son élocution et son débit de parole sont rapides, au point d’être parfois incompréhensibles. Il se réveille, semble-t-il, très tôt, à 6 heures du matin, il travaille de 7 heures à 7 heures le soir ; il tient à ce que les membres du gouvernement arrivent à 8 heures à leurs ministères ; ceux qui ont du retard sont sanctionnés.

 

Nous quittons le Palais pour aller déjeuner au « Palais des nobles », قصر النبلاء. Une nourriture qui ressemble à la nourriture libanaise, avec la générosité et la variété en moins.

 

A table j’en apprends des choses. D’abord la Syrie se veut résolument un pays laïc ; on y aurait horreur du confessionnalisme, on ne supporterait pas le port du voile par les femmes, même dans les écoles. Les ministres sont quasiment des fonctionnaires, ils travaillent dur et doivent rendre compte ; on essaie de réintroduire les langues étrangères dans les écoles, l’anglais au primaire, le français au secondaire ; on ne tolère pas la fronde communautaire ou religieuse.

 

A table, je développe une idée : le fait qu’on ait refusé à la Turquie une entrée en Europe favorisera son comeback chez les sunnites et servira de contrepoids à l’Iran. Mes interlocuteurs (deux ministres - des finances et de l’éducation) approuvent mon point de vue ; ils affirment qu’ils ne veulent pas être les protégés de l’Iran. Ils trouvent l’ouverture vers la Turquie comme un « coup de génie ».

 

Par ailleurs, je trouve remarquable que nos dossiers et le profil de chacun des ministres libanais sont largement mis à la disposition des ministres.

 

En quittant, le premier ministre Syrien s’adresse à moi et me dit :

-          « Docteur Ibrahim, nous savons à quel point vous êtes objectif et nous admirons votre honnêteté ».

-          

Walid Moallem et Nasri Khoury abondent dans le même sens. Je me dis que l’art de flatter est décidément dangereux.

Ce n’est donc qu’en quittant que je perds un peu de mon anonymat.

 

Dans la voiture qui nous ramène à l’aéroport, mon homologue syrien me montre les grandes avenues, avec des signalisations bien en vue, en bleu, indiquant « Vers Beyrouth ». Je comprends alors que les Syriens ne respirent que par le Liban, que notre pays est, comme l’a dit leur Premier ministre, le flanc خاصرة  le plus cher de la Syrie.

 

Au retour, dans l’avion privé de Hariri, nous échafaudons le projet fou d’acheter … un avion ! Nous en rions à gorges déployées.

 

Je me demande aujourd’hui si l’accord bilatéral que nous avons signé a jamais été validé par le Parlement libanais ou appliqué.

 

Mais cela est une tout autre histoire !

 


jeudi 14 mai 2020

dimanche 10 mai 2020

Webinar du 7 mai 2020 sur le programme du gouvernement pour le FMI


Rescuing Lebanon's Economy From The Abyss

Quarante six personnes ont suivi ce webinar pendant le confinement en écoutant des intervenants de qualité, notamment Dr Nasser el Saidi, puis M. Nassib Ghobril sur la manière de gérer la dette abyssale du Liban et les risques qui guettent le citoyen libanais:


Pour visionner la réunion qui aura duré plus de deux heures:

https://www.youtube.com/watch?v=MFHoj7mwFVE&t=5s