Allocution de Son Excellence Monsieur Patrice PAOLI,
Ambassadeur de France au Liban
à l’occasion de la remise des insignes
d’Officier dans l’Ordre national de la Légion d’Honneur
à Son Excellence Monsieur Ibrahim NAJJAR, ancien Ministre de
la justice
Mercredi 30 octobre 2013 à 18h30
Résidence des Pins
Monsieur le Ministre Daouk, représentant son Excellence M. le président
de la République et M. le président du conseil,
Monsieur le président de la République, Cheikh Amine GEMAYEL,
Monsieur le député Atef MAJDALANI, représentant son excellence M. le
Président Nabih BERRI,
Monsieur Mohammed MACHNOUK représentant Monsieur le Président Tammam
SALAM
Monsieur le Ministre Samir JISR, représentant son excellence M. le
Président Saad HARIRI,
Mesdames les présidentes,
Madame, Messieurs les Ministres,
Mesdames, Messieurs les Députés,
Monseigneur Elias AUDI
Messieurs les présidents
Maître MEDLEJ, représentant le Ministre de l’intérieur Marouan CHARBEL
Messieurs les bâtonniers
Messieurs les doyens
Mesdames, Messieurs, Chers amis,
Cher Ibrahim, Chère Marie Rose,
Les idées neuves, quand elles sont portées avec
conviction, courage et ténacité, finissent par s’imposer dans le débat public.
Certes, elles y sont d’abord contestées ; mais contester une idée neuve, n’est-ce
pas déjà lui faire une place ? Et un jour, ces idées nouvelles acquièrent
aux yeux de l’opinion une force d’évidence qui les consacre comme une vérité de
la tribu.
Il est des hommes dont la vie s’identifie à une
cause et à un combat ; des pionniers, porteurs d’espoir, qui bousculent la
réalité et agissent au nom des valeurs qui les animent. Ce soir, c’est à l’un
de ces hommes que je m’adresse.
Cher Ibrahim NAJJAR, je suis très heureux de vous
accueillir à la Résidence
des Pins pour saluer, devant votre famille, vos très nombreux amis, vos
collègues, les services exceptionnels que vous avez rendus au Liban et à la
longue histoire d’amitié qui unit nos deux pays.
Il y a dans cet exercice des figures imposées et
c’est avec plaisir que je me plierai aux règles de l’exercice : je
commencerai par retracer le cours de votre brillante carrière de juriste, marquée
par votre indépendance d’esprit et votre profond attachement aux valeurs de la
francophonie. J’exposerai ensuite les points saillants des services
exceptionnels que vous avez rendus, aux plus hautes fonctions de l’Etat, au
Liban et aux Libanais.
Vous êtes né à Tripoli, en 1941. Après des études au
collège Saint-Joseph d’Antoura, vous entrez au Grand Lycée franco-libanais de
Beyrouth ; c’est là que se forme votre amour des lettres et de la langue
française, qui ne cessera de vous habiter tout au long de votre vie. Vous
décidez, le baccalauréat en poche, d’entrer à la faculté de droit de
l’Université Saint-Joseph, à laquelle je voudrais rendre hommage car elle est,
depuis plus d’un siècle, le lieu où sont formées les élites politiques et
judiciaires du Liban. Vous décrochez votre diplôme d’études juridiques
supérieures en droit privé, où le droit français et le droit libanais tiennent
une place égale, dans leurs différences et dans leur proximité. Au terme de vos
études à l’USJ, en 1963, vous soutenez une recherche tout à fait remarquable
sur la nationalité de la femme mariée en droit libanais – vous obtenez,
d’ailleurs, une excellente note. Mais votre soif d’apprendre est insatiable et vous
vous inscrivez l’année suivante à l’université de Paris. Jeune juriste à
l’esprit vif, vous parvenez à soutenir une thèse sur le droit potestatif, fruit
d’un travail de longue haleine, devant un jury composé des grands juristes
français de l’époque. Fait assez rare pour être remarqué, votre thèse obtiendra
en 1966 les honneurs de la publication. Présentant le droit d’option comme un
concept à part entière, votre thèse est aujourd’hui un ouvrage fondamental.
Vous entamez alors une carrière universitaire de
premier plan. En 1969, vous êtes nommé professeur titulaire à la faculté de
droit et de sciences politiques de l’USJ. Vous dirigez, à partir de 1975, la
revue Proche-Orient – Etudes
juridiques de l’USJ. Vous
contribuez, en parallèle, à la Revue
trimestrielle de droit civil, publiée
à Paris. La France n’a pas oublié son
brillant étudiant : vous devenez professeur associé à l’université
de Paris-II en 1988. C’est une tradition bien vivante encore aujourd’hui que
cette reconnaissance mutuelle de l’USJ et de la faculté d’Assas. En 1989, vous enseignez à la faculté de
Toulouse, en 1990, à l’université de Paris-I et vous êtes invité à l’université
de Nantes, en 2001 et 2002. Vous avez également été, entre 2000 et 2002,
professeur de droit de l’arbitrage au sein de la filière francophone de
l’Université libanaise, autre grand lieu où se forge l’excellence juridique. Vos
dons pour le droit vous hissent à la fonction de vice-président de
l’Association libanaise d’arbitrage et vous permettent d’entrer à l’Institut
International de l’Arbitrage, et à la Chambre de Commerce internationale. Juriste
brillant, professeur admiré, orateur de talent : ces qualités devaient
nécessairement donner à votre carrière une dimension internationale.
Ces années d’enseignement, au Liban et à l’étranger,
ont été des années de recherche. Vous avez publié un nombre d’articles et de
travaux scientifiques considérable : des contrats d’option au droit
matrimonial, en passant par les libéralités, vous n’avez cessé, pendant plus de
40 ans, de faire progresser la science du droit. Entre 1991 et 2006, vous avez
contribué, à de nombreuses reprises, aux célèbres éditions Dalloz,
écrivant des articles sur la donation, les successions, ou sur les « dispositions
à titre gratuit ». Et vous avez été le co-auteur d’un Dictionnaire
juridique franco-arabe, réédité en 2005.
Cher Ibrahim, vous avez ainsi contribué, par votre
enseignement et vos travaux de recherche, à faire rayonner les valeurs du droit
en France et au Liban, et participé à la transmission des grandes valeurs de
l’humanisme aux jeunesses de nos deux pays.
Mais vous n’êtes pas seulement un universitaire.
Vous êtes un homme dont la pensée se veut action. Vous répondez à la définition
de ce que l’on nomme, en France, un intellectuel engagé. Votre
engagement public prend sa source dans les valeurs que voulez promouvoir,
jamais dans une ambition personnelle. Vous devenez ministre, comme avant vous votre ami Robert Badinter,
non pour faire carrière en politique, mais pour occuper une fonction où vous
ferez avancer les causes qui vous sont chères, celle d’une législation délivrée
des scories du passé, celle d’une justice plus humaine, celles d’une
magistrature impartiale et respectée.
Dès les années 2000, vous avez été membre de
plusieurs commissions de modernisation de la législation libanaise : après
avoir travaillé dans la
Commission de modernisation des lois au sein du ministère de la Justice, vous participez à
la Commission
de réforme du droit financier mise en place par la Banque du Liban, et au
groupe de réforme des lois économiques du ministère de l’Economie. Vous avez
également été expert de l’Etat libanais auprès de la Ligue arabe.
Vous devenez ministre de la Justice, le 11 juillet
2008, dans le gouvernement du président
Fouad Siniora ; vous êtes reconduit à ce poste, le 10 novembre 2009, par
le Président Saad Hariri.
Fort de vos convictions et de vos valeurs, vous vous
engagez avec ténacité, et en dépit des obstacles, dans de grands
chantiers de réforme, voulant faire de votre Département « le
ministère de la justice et des libertés ». Deux décisions ont été
emblématiques de votre action: le transfert de l’administration
pénitentiaire du ministère de l’Intérieur vers le ministère de la Justice, réforme essentielle pour la protection des
libertés. Et dans le même esprit, la procédure législative ouvrant la voie à la
réduction des peines et aux libérations conditionnelles, pour mettre fin au
système inique des lois d’amnistie, pour la première fois au Liban.
Vous avez été également le ministre de la
modernisation de la justice. Vous avez lancé le grand chantier de l’informatisation
complète de l’appareil judiciaire. Qu’on ne s’y méprenne pas : derrière
cette façade technologique, il y a des enjeux essentiels, de transparence et de
célérité de la justice. En matière de droit successoral et d’accès à la
nationalité libanaise, vous avez fait en sorte d’inscrire le Liban dans la
modernité. Vous avez nommé, dans les plus hautes juridictions de l’Etat
libanais, de jeunes magistrats. Vous avez également, en tant que ministre de la Justice, joué un rôle
essentiel dans le suivi des enquêtes du Tribunal Spécial des Nations Unies pour
le Liban, notamment dans l’affaire des faux témoins, que vous avez étudiée avec
discernement et indépendance d’esprit, rappelant que l’indépendance de la
justice est nécessaire à tout gouvernement démocratique.
Par-dessus tout, il y a un combat auquel vous êtes
livré corps et âme, et qui n’a pas pris fin avec vos fonctions
ministérielles : l’abolition de la peine de mort. C’est un combat
courageux, enraciné dans les convictions qui vous animent. Prenant vos
fonctions de ministre de la Justice, en juillet 2008, votre chef de cabinet
vous porte la pile de dossiers de condamnations à mort en attente, qui
n’attendent que votre signature pour être exécutées ; vous n’en signez
aucune. Profondément attaché à ce que Paul Ricœur appelait « l’éminente
dignité de la personne humaine », vous engagez immédiatement au Liban un
processus d’abolition de la peine de mort. Vous avez réussi, grâce à votre détermination,
à votre courage, et à votre force de conviction, à imposer un moratoire établissant
de facto l’abolition de la peine de mort au Liban ; vous êtes à
l’origine d’un projet de loi qui est en cours d’examen par le Parlement. Ce
combat pour l’abolition de la peine de mort, vous le menez non seulement au
Liban, mais dans le monde entier : vous êtes, depuis 2009, membre du
Commissariat international pour l’abolition de la peine de mort ; riche de
votre expérience et de votre expertise, vous y avez été nommé par José-Luis
Zapatero lors de la création du Commissariat. Vous participez deux fois par
an aux réunions du Commissariat, où vous
siégez notamment aux côtés de Rober Badinter : à Madrid, Oslo, à Bruxelles
au mois de décembre prochain, vous portez vos convictions à travers le monde.
Il y a encore 5 jours, vous étiez à Bangkok, où des discussions pour
l’abolition de la peine capitale sont en cours, pour représenter le Haut-Commissariat
des Nations Unies pour les Droits de l’Homme. Comme vous l’avez déjà déclaré :
« Le Liban n’a pas de sens s’il n’est pas un pôle d’excellence pour les
libertés et les droits de l’homme au sein de la région. »[1] Votre
combat porte ses fruits : sous le mandat de Michel Sleiman, aucune
exécution n’a eu lieu. Votre successeur au poste de ministre de la Justice
partage aujourd’hui votre position vis-à-vis de la peine de mort et refuse, à
son tour, de signer toute condamnation à la peine capitale. Si, dans un avenir
prochain – nous l’espérons tous – le Liban met fin à ce cruel anachronisme,
indigne de ses valeurs et de sa pratique démocratique, alors il vous devra
d’être redevenu, au Proche-Orient, un pays phare des droits de l’homme.
Aux plus hautes fonctions de l’Etat, comme dans vos
activités d’enseignement, vous n’oubliez jamais votre attachement à la
francophonie ; au contraire, vous l’affirmez : la langue française
est l’avocate des valeurs que vous défendez. Facteur d’ouverture et de
mobilité, vous la considérez comme une force, comme un atout pour le Liban et
la qualité de ses institutions. Convaincu de la nécessité de créer un
environnement juridique francophone au Liban, vous engagez un programme de
coopération très important entre la
France et le Liban
dans le domaine de la justice, grâce aux échanges entre les administrations,
les programmes de formations et les rencontres professionnelles entre nos deux
pays. Vous avez également mené une politique active de formation à la langue
française des jeunes magistrats de l’Institut d’études judiciaires, et des avocats
du barreau de Beyrouth. Si la francophonie est aujourd’hui une matière vivante,
une réalité, c’est grâce à la volonté d’hommes comme vous, la volonté d’hommes
qui aiment passionnément la langue française, et les valeurs qu’elle transmet.
Je tiens à saluer ce soir votre famille, cher
Ibrahim, et vos enfants, à qui vous avez transmis votre amour du droit et de la
langue française : votre fille Nathalie, docteur en droit et professeur de
droit de l’arbitrage à l’université Paris-II ; votre fils Serge, lui aussi
docteur en droit et avocat à la cour ; et Cyrille, votre 3e
fils, qui a étudié à l’ALBA et à la Royal College of Arts de Londres.
Je terminerai en citant votre ami Robert Badinter :
« Ceux qui croient à la valeur dissuasive de la
peine de mort méconnaissent la vérité humaine. La passion criminelle n'est pas
plus arrêtée par la peur de la mort que d'autres passions ne le sont qui,
celles-là, sont nobles. » - c’est ce que
déclarait M. Badinter, en 1981, devant l’Assemblée nationale. Votre combat pour
la liberté, pour le droit, pour la justice, votre passion pour la vie,
inspirent aujourd’hui notre plus grand respect, et la reconnaissance de la France.
[Et je vais maintenant procéder à la décoration.]
Monsieur Ibrahim NAJJAR, au nom du gouvernement
français, nous vous faisons officier dans l’Ordre national de la Légion d’Honneur./.
[1] Interview accordée à L’Orient-Le Jour, le 10-12-2012, lorientlejour.com/category/Liban/article/Ibrahim_Najjar
