lundi 10 septembre 2018

LA PEINE DE MORT AU MOYEN ORIENT




La peine de mort au Moyen Orient

L’état de la question de l’abolition de la peine de mort au Moyen-Orient est connu et largement observé. Les pays « rétentionnistes » y sont tellement nombreux, qu’ils sont dans le collimateur des organisations humanitaires et des droits de l’homme. Pourtant, les sources d’informations restent parfois discutées et les statistiques « à minima ».
Le Vatican s’est définitivement prononcé contre la peine de mort en 1969 et le pape François vient de proclamer la nécessité d’inclure l’abolition de la peine de mort dans le catéchisme. L’Islam (1) favorise la reconnaissance du droit à la vie, « don de Dieu », encourage la grâce – souvent présidentielle ; mais il autorise aussi la peine capitale dans trois cas : l’apostasie, l’adultère et le meurtre (2).
Avec la recrudescence des actes de barbarie et des exactions spectaculaires commis durant « les printemps » arabe entre 2011 et 2018, la peur, le ressentiment, le désir violent de vengeance et de rétorsion se développent tellement que le monde a compris qu’il faut désormais réserver une problématique consacrée à la relation entre le terrorisme et peine de mort.
Les statistiques restent inquiétantes. D’après « Amnesty International » pour l’année 2015, les chiffres peuvent se résumer comme suit :
• Le nombre des exécutions a enregistré une augmentation de 26% par rapport à 2014.
• Le nombre total de condamnations à mort enregistré a augmenté de 6 % en comparaison de 2014. Mais il n’a pas été possible de confirmer aucun chiffre pour l’Iran et le Yémen.

• Tous les pays de la région, à l’exception d’Oman et Israël, mettent en exécution des condamnations à mort

Au moins 1 196 exécutions dans huit pays (sur 19 dans la région) : Egypte (22 +), Iran (977 +), Irak (26 +), Jordanie (2), Oman (2), Arabie saoudite (158 +), Émirats Arabes Unis (1) et le Yémen (8 +).

Amnesty International ne pouvait pas confirmer si des exécutions extrajudiciaires ont eu lieu en Syrie.

Quant aux condamnations à mort au moins, elles furent au nombre de 831 dans 17 pays : Algérie (62 +), Bahreïn (8), Egypte (538 +), Iran (+), Irak (89 +), Jordanie (3 +), Koweït (14), Liban (28), Libye (10 +), Maroc/Sahara occidental (9), Palestine (état de) (12 ans et +, Autorité du Hamas à Gaza, 10 + ; Autorité palestinienne en Cisjordanie, 2 +), Qatar (9), Arabie saoudite (6 +), Syrie (20 +), Tunisie (11), Émirats Arabes Unis (8)

On peut ajouter à ce descriptif sommaire une réflexion d’ordre socio politique, afin de contribuer à promouvoir une culture de l’abolition dans une région en tourmente permanente depuis des décennies.

ISLAM ET PEINE CAPITALE
Le Proche et le Moyen-Orient d’aujourd’hui sont fortement dominés par l’Islam. De la Turquie à l’Iran, en passant par les pays d’Afrique du Nord, les soubresauts ne cessent de se succéder. Tantôt intégriste, tantôt libéral, l’Islam est souvent un levier politique majeur. L’exacerbation, relativement récente de l’antagonisme sunnite chiite marque fortement les clivages. Depuis la Révolution Khomeyniste de 1979 en Iran et la montée du radicalisme taliban en Afghanistan et au Pakistan, le monde assiste impuissant à un dangereux combat d’arrière-garde.   
Des Etats musulmans, les Emirats du Golfe, le Sultanat d’Oman, Bahreïn, le Qatar et la Jordanie (au moins partiellement) ont pris le parti de l’ouverture à l’Occident, au commerce et aux échanges internationaux. Les émirats d’Abou Dhabi, de Dubaï, Muscat et Doha connaissent un tel essor de modernité que la question ne se pose plus de savoir s’il faut ou non solliciter la tentation de la globalisation, mais plutôt de savoir dans quelle mesure l’Islam joue le rôle d’une pesanteur vivace et dans quels domaines. Modernité, certes ; mais à condition de ne pas remuer les fondamentaux religieux.
Cette tendance visant à préserver l’identité islamique tout en mettant en avant l’ouverture et le libéralisme économiques et financiers est hautement perceptible au travers des codifications nouvelles, de la multiplication des centres d’arbitrage commerciaux, du développement des marchés financiers, de l’essor des entreprises. Ce dynamisme ne se dément pas, même après les crises suscitées par les différents « printemps » arabes.
D’autres pays arabes, comme l’Egypte, l’Irak, la Libye, la Syrie, connaissent les séquelles des mouvements et des soubresauts que l’intégrisme islamique a provoqués depuis moins d’une décennie. L’enjeu y paraît tellement dépendant de la religion, voire du communautarisme – tantôt chiite, tantôt sunnite – que les gouvernements changent ou sont reversés au gré des violences inouïes pratiquées au nom de l’Islam. Ceci a été parfois instrumentalisé, grâce à des moyens financiers importants, par les « puissances » régionales agissant ou non de concert avec des alliés étrangers à la Région. Mais le fait est que la notion de dignité de la vie humaine a perdu son importance première, pour céder la place à l’horreur et à la peur, au nom d’un renouveau de l’Islam conquérant. La réaction des pouvoirs en place, en Syrie, en Libye, en Irak, en Egypte, ne fut pas moins violente. La mort, la mise à mort est ainsi banalisée. Sans compter les désirs de vengeance, la volonté d’imposer des peines expiatoires et exemplaires. Pour rester au pouvoir ne faut-il pas « imposer son autorité » ?

TOTALITALITARISMES ET PEINE CAPITALE
Les totalitarismes peuvent être une doctrine ou une politique étatique. La question de la peine de mort ne pose pas partout la même problématique ; la vie et la mort n’ont pas toujours le même sens.  Les montées en puissance d’une culture, voire d’une doctrine de l’assassinat et du suicide, des actes de terrorisme et d’explosions collectives sont devenus une arme de guerre et de jihad. Depuis 2001, mais surtout 2011, les traumatismes se succèdent au rythme des soubresauts populaires, du renversement de dictateurs impénitents et de printemps arabes. Nous baignons dans les eaux de l’agitation aux horizons imprécis, aux suites aujourd’hui inconnues,

La peine de mort ne peut plus servir de sanction à l’encontre de ceux qui ne répugnent pas à gagner le royaume de certains cieux au prix de la terreur que leur action inspire. La mort gagne de nouvelles frontières, celles de l’infiniment odieux et de l’inénarrable culte du martyre politique et de la « bombe humaine ». La vie et la mort n’ont plus droit à un minimum de respect au-delà d’un seuil de fanatisme ou d’inculture.

Il est impossible de considérer l’attitude des pays arabes du Moyen Orient vis-à-vis de la peine de mort sans avoir une idée globale du climat socio politique ambiant. Tout analyse partielle serait un leurre. C’est un tout cohérent que l’on constate. Vouloir ne voir l’abolition que comme une excroissance pathologique serait trompeur. Tous les pays arabes et islamiques n’ont pas la même attitude vis-à-vis de la peine capitale. Des pays comme la Malaisie, la Palestine, la Turquie – indépendamment de la politique du régime à l’adresse de l’Europe – ont aboli la peine capitale de leur législation, ou bien ont adhéré au second protocole. D’autres Etats, comme le Qatar, l’ont pratiquée avec parcimonie, voire la timidité qui caractérise le regret, comme le royaume Hachémite.
Dans les pays arabes et ceux du Moyen Orient en général, la peine de mort apparaît en effet, dépendante de la nature du régime politique, de la religion et de l’idée que l’on se fait de l’ordre public. Plus le pouvoir est autoritaire, plus il a peur pour sa survie, surtout s’il est minoritaire : il voudra dompter et dominer les réactions populaires. D’autres facteurs viennent aggraver la situation, comme le commerce et le trafic de la drogue. Décapiter des condamnés en raison du trafic de la drogue vise en réalité à masquer l’incapacité du gouvernement à établir le respect de la loi.

Entretemps rien n’empêche que des pays islamiques établissent un moratoire de fait. Cela préserve leur croyance autant que les idéaux de justice et d’harmonie avec les droits humains. La personne humaine n’est plus une chose. La communauté internationale le déclare depuis des décennies.


LE DIFFICILE COMBAT POUR L’ABOLITION AU LIBAN

Quel sens donner à l’engagement pour l’abolition ? Où est donc l’éminente, l’absolue dignité de la personne humaine, de la vie, du droit, je veux dire de l’obligation de préserver la vie ? Qu’est-ce que la peine de mort dans un environnement que meublent les longs couteaux et dont les médias se plaisent à reproduire l’atrocité ?

Le premier évènement auquel j’ai dû faire face fut le jour de juillet 2008 où je passai la porte d’entrée de mon bureau ministériel. Un fonctionnaire zélé et greffier en chef, me présente immédiatement un gros dossier. J’y vois des noms et des signatures de présidents de la République, du conseil, d’anciens ministres. En fait, c’étaient dix-neuf condamnations à mort qui attendaient ma signature pour être mise à exécution.

Choqué, je tends la grosse enveloppe au greffier en chef et lui murmure : « Tu ne tueras point ».

Puis j’entre dans mon bureau, demande au chef du service de législation et de consultations de préparer un projet de loi abolissant la peine de mort et la remplaçant par une condamnation à l’emprisonnement à perpétuité. Ce fut mon premier acte ministériel.

En tant que ministre de la justice dans un pays en crise permanente, tant en raison du contexte régional qui l’habite que de ses clivages raides, vous êtes confronté à toutes les vicissitudes que la peine de mort développe sur plan politique.

J’ignorais tout des projets de loi antérieurs, comme des statistiques et autres activismes en ce domaine. Le fait fut que ce refus de contresigner les décrets de mise à mort entraina un moratoire. Il dure depuis lors, et le Liban connait ainsi une période de plus de 14 année d’abolition de facto. Tous les ministres qui suivirent, y compris le Général Ashraf RIFI, sunnite de Tripoli, adhérèrent à cette politique du fait accompli. Aujourd’hui, si j’en crois des confidences, ni le chef de l’Etat, ni le ministre de la justice ne sont en faveur de l’exécution capitale. Il en va de même des ordres d’avocats. Les Forces Libanaises se sont prononcées formellement pour l’abolition.

Cette abolition de facto ne modifie pas les textes. Elle perpétue à ce jour plus de quatorze années de non-exécution de près d’une centaine de condamnations à mort, passées en force de chose jugée.

Reste cependant la peine de mort au jour le jour, si l’on peut dire ; elle vous prend à la gorge de multiples façons. Comment faire admettre l’adoption du projet d’abolition ? Des réunions groupant toutes les sensibilités du Parlement, tenues au Ministère de la justice, ne firent que démontrer la déchirure idéologique sur la question ; l’Islam continue de considérer comme incontournables deux cas au moins où la peine de mort est une question de doctrine. Pour cela il fallait œuvrer non seulement sur le plan politique et religieux, mais en utilisant des voies indirectes.

Les exemples en sont légions :

Le contraste le plus frappant résulte d’une comparaison du droit interne qui consacre la peine de mort à ce qui est imposé pour le Tribunal Spécial pour le Liban, qui connait de l’assassinat de feu le premier ministre HARIRI et ses compagnons ainsi que des assassinats qui y sont liés jusqu’au 12 décembre 2005. Le droit pénal libanais s’y applique, à l’exclusion de la peine de mort. Alors en signant les protocoles d’accords avec ce Tribunal, on se dit qu’il est quand même surprenant que des assassinats aussi graves et spectaculaires soient moins punissables que des crimes régis par la loi libanaise. Sur la scène libanaise, en effet, des actes de terrorisme, des violences inqualifiables ont opposé des terroristes du camp palestinien de Nahr el Bared à l’armée libanaise, pendant des mois. Le président de la République vous dit clairement : « il y va du moral de l’armée ; il faut mettre exécuter les terroristes ».  Une armée dans le collimateur de groupes fondamentalistes. Ces derniers utilisent, à l’instar des renseignements syriens, de pauvres et jeunes miséreux, toujours disposés à poser des bombes moyennant vingt ou cinquante dollars, qui vivent dans des taudis, manipulés par les renseignements et élevés dans l’inconscience et la colère.

Des poursuites critiques et des surenchères violentes ont longuement prospéré à propos de faits d’espionnage en faveur d’Israël. En conseil des ministres, vous entendez le premier ministre déclarer, dans le but évident de ne pas en paraitre complice : « je suis prêt à signer le décret de l’exécution » ; alors que les représentants du Hizbullah vous apostrophent en disant : « vous devez appliquer la loi ; elle prévoit la peine capitale ; vous n’êtes pas le législateur ».

En dépit de cette situation, somme tout assez supportable, puisque le ministre de la justice peut par sa seule volonté refuser de signer le décret d’exécution, il reste que des cas surprenants posent un dilemme, en révélant un conflit de nécessités.

L’un de ces cas est relatif à un Palestinien, condamné à mort en vertu de jugements définitifs et une procédure infructueuse de rabat d’arrêt, pour avoir été coupable d’assassiner l’attaché jordanien à Beyrouth. Je me souvenais en effet que le Royaume Hachémite avait mis à mort deux coupables pour le même crime. Comment admettre alors que le même crime puisse être sanctionné différemment en Jordanie et au Liban ? Comment faire admettre aux magistrats libanais qu’ils auraient pu, peut être sans le vouloir, en toute bonne foi, se tromper ? Pourquoi n’y aurait-il pas une possible erreur judiciaire dans un dossier longuement examiné par des degrés multiples de juridiction ? Mais pour cela il fallait convaincre le Président de la République, lui-même militaire de carrière et très soucieux de son image de marque. Comment faire pour que la commission des grâces vous suive dans vos convictions ? Pourtant, nous avons pu finalement retourner la situation et la conviction des magistrats, qui ont dû laisser de côté leur amour propre national ; pour la première fois une grâce fut prononcée, non sans que le président de la république hésite longuement et obtienne le nihil obstat du souverain jordanien.

Plus curieuse encore, cette matinée où, à la faveur d’une revue de presse, je m’aperçois qu’un chiite libanais est condamné à mort en Arabie Saoudite pour « prestidigitation ». Renseignement pris, je me rendis compte que les faits qui lui sont incriminés sont dus à une émission d’astrologie quotidienne qu’il diffusait dans le sud du Royaume. Prestidigitation ? Mais elle n’est punissable au Liban, dans le meilleur des cas, que d’une peine de deux mois de prison. Or, quel que soit sa confession, un Libanais en Arabie a le droit à une protection de son pays. Mais comment faire admettre aux autorités du Royaume saoudien, où les exécutions sont plus que nombreuses, souvent les vendredis à la sortie de la prière, qu’il faut tenir compte de l’impossibilité d’accepter un tel traitement ?  Il aura fallu que les Saoudiens aient besoin de mener une enquête avec un terroriste emprisonné au LIBAN, pour que je demande à mon collègue Saoudien de prendre conscience de l’incongruité d’une condamnation à mort pour fait de sorcellerie … astrologique.

Plus que tout, c’est la clameur populaire qui vous interpelle. Comment répondre aux foules qui sont choquées par l’assassinat d’un jeune et beau pèlerin pénitent par un militaire syrien après l’avoir violée ? Comment justifier le lynchage par tout un village d’un ouvrier égyptien ayant égorgé une vielle dame et sa petite fille ? Que dire aux voix qui réclament l’exécution du criminel avant qu’il soit crucifié en plein jour, dans un village du CHOUF, KETTERMAYA, devant une foule rageuse ? Comment répondre à une opinion publique surchauffée et excédée par les coups de main du HIZBULLAH, dont un membre tire et tue, « par erreur », un jeune et brillant lieutenant de l’armée de l’air ? Que faire pour calmer les foules en colère criant à la honte et à l’injustice face à un assassinat en pleine rue et en plein jour un jeune papa pour une question de priorité de passage ? Que faire maintenant que tant de condamnations à mort s’entassent, alors la « Cour de Justice de la République » achève de vider les procès contre les islamistes afin de mieux les échanger contre des soldats pris en otages par DAECH et ses acolytes ?

Comment gérer la question du réaménagement des peines, en attendant une problématique réforme législative dans le sens d’un aménagement des peines ; surtout lorsque l’élargissement du condamné est conditionné par l’agrément de la famille de la victime ? Une famille qui n’oublie jamais.
           
          
Il n’est pas aisé de continuer à défendre l’abolition. Elle appelle un combat pour le droit à la vie, à la paix, à une culture du droit à la différence, de la liberté, tout autant de l’établissement d’Etats de droit. L’éducation et la culture sont les prémices d’une telle culture. Pourtant ! Rien n’est plus urgent que de s’en tenir à l’abolition, comme le fut celle de l’esclavage. Envers et contre tout.

Il faut du courage pour croire. Pour croire à la vie.

                                                                                            Ibrahim Najjar
                                                                                                    Le 11 septembre 2018