dimanche 7 février 2016

COMMANDEUR DE L'ORDRE D'ISABELLE LA CATHOLIQUE






DISCOURS DE REMERCIEMENTS

Ambassade d'Espagne.

Remise des insignes de Commandeur de l'ordre d'Isabelle                  la Catholique

Le 27 novembre 2015




Madame Milagros Hernando Etchevarria, Ambassadrice de sa Majesté le Roi Félippe d’Espagne,

Monsieur le représentant de M. le président Nabih Berri

Monsieur le Ministre Ramzi Joreige, représentant le premier ministre Salam,


Messieurs le représentant du président Sleiman, le Brigadier Samir el Khadem

Monsieur le représentant du président Amine Gémayel, et de Monsieur le chef des Kataêb, Son excellence Monsieur le ministre Alain Hakim

Madame la présidente Solange Gemayel

Monsieur le député Ziad Kadri, représentant Monsieur le premier ministre Saad Hariri ,

Monsieur le représentant du chef des Forces Libanaises Me Elie Khoury

Messieurs les ministres, Messieurs les députés,

Chers doyens, collègues, confrères et amis,




   Madame l’Ambassadrice, permettez-moi de vous remercier pour votre discours ; il va bien au-delà de ce qu’autorisent mes modestes actions. Mais vous dites ce que vous avez sur le cœur avec tant de spontanéité et de générosité, que l’on se prend à croire que l’on mérite quelques louanges.

Merci aussi pour le privilège de mettre à notre disposition ces lieux prestigieux, qui unissent le patrimoine architectural de nos deux pays.

     Sa Majesté le roi Felipe VI, sur votre proposition a bien voulu m’élever au rang de Commandeur de L’Ordre d’Isabelle La Catholique, pour « services rendus à l’Espagne ». Cet honneur me revient grâce à vous chère MILAGROS. Je soupçonne d’ailleurs mon épouse d’avoir comploté avec vous, pour m’offrir ce cadeau du cœur. C’est un honneur insigne pour plusieurs raisons.

    Dès ma plus tendre adolescence, des astrologues avaient déchiffré mon thème astral, des diseuses de bonne aventure avaient lu dans la paume de ma main droite. Les oracles prédisaient bien que lorsque je serai entré dans mon troisième âge, c’est-à-dire l’autre versant (très) incliné de la vie, j’aurai droit à quelques honneurs. Probablement pour compenser des déconvenues tenaces, une résilience improbable, ou des souffrances imméritées. Une lettre revenait sans cesse dans la boule de cristal, la lettre M ! Comme Marie Rose, bien sûr ! Mais aussi comme Milagros, comme d’autres « M » que j’aime.

     Ah les prédictions, vous savez, Messieurs, sont des sciences exactes, vous le constatez!.

A la vérité, à part ma mise à la retraite prochaine puisque, pour me dorer la pilule, on m’affublera du titre peu enviable, de mon point de vue, de professeur « honoraire », je me demandais en quoi consisteraient ces honneurs. Je n’avais pas imaginé que ce serait l’Espagne qui sanctionnerait quelques-uns de mes engagements.

En fait cela me fait chaud au cœur. J’aurais voulu prononcer cette allocution en espagnol ! Ma faiblesse pour la langue de Cervantès, a habité mon enfance. Langue de tous mes amours et de ma nostalgie ! Ma belle-mère – son prénom commençait par un M - ne s’exprimait vraiment qu’en espagnol. Mes grands-parents ne s’entendaient qu’en piaillant en « castijano » !

- « Vamos a comer juntos », me disait ma grand-mère ; et je me plaisais à lui dire :
- « Ante me voy a la scuella vamos a comer juntos », répétait ma mère. 

       Ma mère, on l’appelait Rosita, au lieu de Fadoua ; mon grand-père Don Félippe au lieu de Adib ; etc… Quant à la musique, le tango, le passa doblé, et autres « puccero », n’en parlons pas !

Bref, longtemps j’ai baigné dans des eaux plus tendres et tièdes que l’arabe guttural, le français sans accent tonique et l’anglais approximatif. Jusqu’au jour où je m’éloignai malgré moi de l’espagnol. Mais ce soir, j’y reviens avec bonheur. Grâce à cette décoration peu orthodoxe ! Je veux dire très catholique.

       Evidemment, le nom d’Isabelle La Catholique ne manque pas d’interpeller. Célébrissime grâce à son action au service de l’Espagne et de son fondamental historique, Isabelle a notamment permis, au XVème siècle, la Reconquista de Grenade et la réunification de l’Espagne, ainsi que le financement de l’expédition de Christophe Colombe. Que serait donc le monde sans Isabelle ?
Nous sommes aussi conscients que c’est à CORDOUE qu’Ibn ROCHD ou AVERROES, en arabe, dès le 12 ème siècle, apporta une synthèse décisive entre les propositions idéalistes de PLATON et les thèses naturalistes et scientifiques d’ARISTOTE, réconciliant ainsi, sur la terre d’Espagne, le ciel et la terre, si l’on ose dire, et donnant à l’ISLAM culturel une dimension humaniste universelle pour qui veut l’entendre. Ce père de la pensée laïque occidentale, puisant chez les grecs ce qu’ils eurent de meilleur, a légué un fruit de la rencontre en ANDALOUSIE de l’Orient et de ce qui allait devenir l’Occident. Une symbiose que le LIBAN connait bien.
Depuis longtemps, des icônes de la culture espagnole sont partie de notre horizon quotidien. Je cite au hasard, dans des domaines variés : VELASQUEZ, EL GRECO, GOYA, DALI, PICASSO, MIRO, TAPIES, GAUDI, BARCELO, PLACIDO DOMINGO, DE FALLA, ALMODOVAR, PABLO CASALS, GARCIA LORCA …  Chacun de ces noms habite notre conscience culturelle. Sans compter que l’espagnol est parlé dans de nombreuses localités libanaises et par une partie de nos concitoyens.


        Mesdames, Messieurs,

        Le hasard du calendrier et les horreurs de l’actualité ont fait que ce jour la France a rendu un hommage solennel aux victimes de la barbarie du vendredi 13 novembre 2015, après celles de la banlieue sud, du Mali, du Sinaï, et que sais-je encore ! J’en ai honte ; je veux dire que j’aurais souhaité ne pas célébrer une décoration alors que des nations civilisées sont en deuil. Mais en réfléchissant, je me suis résolu à maintenir le cap, à persister dans l’adresse que j’avais à cœur de partager ici, car c’est la liberté qu’on assassine au nom de la religion.

      En 2008, une délégation de haut rang est à BEYROUTH ; elle est envoyée par le premier ministre José Luiz ZAPATERO. Votre Ambassadeur à l’époque, M. GAFFO, prend rendez-vous avec le ministre de la justice que j’étais ; il me rend visite à la tête de cette délégation. Je me dis que, comme beaucoup d’ambassadeurs, il souhaite s’enquérir des préparatifs pour la constitution du Tribunal Spécial pour le Liban. En réalité, je m’aperçois très vite que ces messieurs me racontent qu’ils ont déjà rencontré le premier ministre, le président de la chambre des députés, le président de la République, et qu’ils ont plaidé auprès d’eux la nécessité pour le LIBAN de donner suite à mon projet de loi visant à abolir la peine de mort. Je suis d’autant plus surpris, que j’avais essuyé des refus plus ou moins fermes : le LIBAN sortait de la guerre et des assassinats de soldats de l’armée par les terroristes de Nahr el Bared. Les officiels libanais se disaient, devant la délégation espagnole, moins obstinés qu’ils ne me l’avaient dit. Ainsi le premier ministre faisait valoir des arguments religieux, le président de la chambre un argument de seule opportunité politique, le président SLEIMAN une attitude politique plus souple.
      
       A la suite de cette entrevue, M. Fédérico MAYOR m’invite à faire partie de la Commission Internationale pour l’Abolition de la Peine de Mort, auprès de personnages illustrissimes. Une délégation de la Commission est d’ailleurs venue en 2014 prolonger l’engagement de l’Espagne ici, et vous avez joué, Madame l’Ambassadrice, un rôle de premier plan pour le succès de sa mission. Jusqu’à ce jour, je suis fier d’en faire partie, avec l’Ordre des avocats, des partis influents et des combattants remarquables,  et de continuer à plaider pour une modification législative décisive, afin que le LIBAN fasse partie du concert des Nations abolitionnistes, au même titre que celles qui abolirent par le passé l’esclavage.

      Je veux redire ce soir cet engagement, dans cette partie du monde où la vie humaine est devenue pour des obscurantistes une péripétie, un mode de combat, outil des exécutions sommaires, ordinaires. Comment punir ou sanctionner par la peine capitale des djihadistes par une mort qu’ils recherchent, ou les trafiquants de drogue pour une faillite d’un système policier? Comment admettre que pour une contravention punissable au LIBAN par deux mois d’emprisonnement (la « prestidigitation », les prévisions astrologiques à la télé, etc…) soit passible, dans un grand pays arabe, de la peine de mort ?

      Cette problématique de la peine de mort pose plus généralement celle du respect de la personne humaine, la lutte contre le trafic des êtres humains, les violences familiales, les excès de l’intrusion opaque et occulte des renseignements dans les enquêtes sécuritaires, comme de la politique dans les affaires de la justice. Bref, malgré tout, même s’ils sont instrumentalisés parfois, les droits de l’homme doivent être respectés dans une région ravagée, meurtrie, déboussolée, honteuse des maux qui l’habitent.

       Si je rapporte ces faits, c’est parce que je souhaite que cette cérémonie ne soit pas seulement un remerciement.

        A l’heure où les violences les plus extravagantes dominent notre Région, où les exécutions extra judiciaires sont devenues courantes, où la mort est banalisée, où le droit à la vie n’est plus qu’une question d’opinion, le LIBAN a pu rester dans le concert des nations civilisées. C’est grâce au moratoire instauré en 2008, que le LIBAN, en 2015, a derrière lui plus de dix années de non-exécution de la peine de mort, après que la dernière fut en 2004. Cela a été confirmé par l’adoption par le Parlement libanais, en 2011, d’une loi permettant la réduction des peines même en cas de condamnation à mort. Malgré nos divergences religieuses. Malgré les pesanteurs de la surenchère et de la volonté de vengeance. Malgré ces temps maudits où la mort se banalise. Où la vie humaine a perdu pour certains de sa dignité et son intangibilité.

          Tu ne tueras point ! La taktol! Thou shall not kill! No mataràs!

       Le LIBAN doit rester un phare pour les idées et les libertés dans cette région du monde. Et votre engagement aux côtés du LIBAN, Madame l’Ambassadrice, est exemplaire de courage, de solidarité, d’humanité et de fraternité. Peu importe finalement notre nombre et notre démographie si nous savons puiser des idées dans notre liberté de pensée et de parole. C’est notre identité. C’est notre privilège de féconder l’espace désertique des régimes absolutistes. Il n’y a pas de démocratie sans abolition de la peine de mort. Au même titre que le fut en son temps l’abolition de l’esclavage.

        Je ne suis pas venu plaider encore ; je veux dire que l’Espagne est à notre écoute, comme une grande amie du LIBAN ; la culture, l’humanisme dont votre contingent fait preuve dans les villages du Sud Liban, l’esprit chevaleresque, le courage, le don de soi et la fidélité aux valeurs humaines et démocratiques. La présence de votre contingent dans le cadre de la FINUL, les soldats espagnols qui furent victimes de l’attentat de Khiam en 2007, la visite de votre jeune et brillant souverain, puis celle, il y a peu de jours, de votre ministre de la défense, votre présence personnelle, assidue et sans relâche auprès du LIBAN, votre combat auprès de Monsieur ZAPATERO, les relations de votre Pays, tant commerciales que culturelles avec le LIBAN et les Libanais… tout cela a provoqué une adhésion spontanée à ce que vous faites. Merci, chère MILAGROS, de tout cœur.

       Dans la série James Bond, c’est M qui contrôle tout. Savez-vous en l’occurrence qui joue ici ce rôle ingrat ? C’est M, bien sûr. Je veux dire M. Le M I6. Oui, vous avez bien compris !

           Vive l’Espagne!

            Vive le Liban!

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