lundi 17 juillet 2023
A propos du livre Al khyar wal kadar, recension par le professeur Nasri Diab
Prof. Nasri Antoine DIAB
Le 1er mai 2023
Ibrahim Najjar – « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans »
(à propos de l’ouvrage du Professeur Ibrahim Najjar:
« Al Khayar wal Qadar », Beyrouth, 2023)
par le Professeur Nasri Antoine DIAB
Le professeur Ibrahim Najjar vient de publier ses mémoires, en langue arabe,
« Al Khayar wal Qadar » (Beyrouth, 2023). Dans le titre se dessinent déjà les
infinies possibilités qu’il a passé sa vie à explorer et que les 750 pages de ce
gros volume décrivent de manière aussi passionnée que passionnante : « al
Khayar » est le choix, mais aussi l’option (qui a été la base de lancement de son
immense oeuvre juridique) ; « al Qadar » est le destin, la Providence comme il
s’en explique dans son introduction. Libre arbitre (choix) et déterminisme
(providence), voici les deux branches de « l’option » que l’auteur propose, en
suivant le schéma tracé par les anciens, notamment Saint Augustin. Ses
mémoires bordent les « 70 » (« Sab’oun ») de Mikhail Naimeh : « 50 » années,
compte-t-il, d’enseignement du droit ; et « 80 », pour le temps écoulé depuis
« les racines » (titre du premier chapitre).
Le professeur Najjar aurait pu s’abstenir d’écrire ses mémoires : nous sommes
sa mémoire, vivante. Comme Baudelaire, mais sans le spleen, il a plus de
souvenirs à raconter que s’il avait mille ans. Certains juristes se contentent de
creuser, toute leur vie, un sillon unique, entamé avec leur thèse de doctorat et
rabâché à longueur de carrière ; de très rares juristes labourent un large champ
fertile dont se nourrissent des générations entières. Ibrahim Najjar est de ceux-là,
un polymathe du Droit. Mais la lecture de ses mémoires éclaire nombre de ses
choix personnels, juridiques et politiques. Ainsi, par exemple, le chapitre intitulé
« Paris », qui décrit son séjour, à partir de 1964, dans la capitale française,
évoque De Gaulle et Malraux qu’il a entendus parler lors de l’entrée au Panthéon
de Jean Moulin « avec (s)on terrible cortège » ; Paris qu’il retrouvera en 1989, et
où il s’installera avec sa famille lors des combats fratricides qui ont déchiré le
Liban. Il décrit ses premières armes dans les sections estudiantines Kataeb, à la
mise en place desquelles il a activement participé ; il parle de ses articles dans
« Al Amal » et de ses interventions à la « Voix du Liban » (que j’écoutais), de son
rôle au sein du Bureau politique du parti, de sa relation avec Bachir puis Amine
Gemayel, de sa position à l’égard de l’accord de Taëf. Autant d’étapes
personnelles qui coïncident avec des phases majeures de l’histoire nationale.
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L’immense oeuvre doctrinale
Sa production doctrinale, entamée en 1965, avec un mémoire de D.E.S. soutenu
à la Faculté de droit de l’Université Saint-Joseph sur « Les effets du mariage sur
la nationalité des époux en droit libanais », s’étale sur près de soixante ans (il
aurait dû ajouter « 60 » à ses « 50 » et « 80 »), le menant du droit patrimonial de
la famille (ses deux ouvrages sur les successions et les libéralités, sont des
classiques) à l’arbitrage, en passant par le droit intercommunautaire, le droit
bancaire et financier, sans oublier son apport majeur à la terminologie juridique,
dans le monde arabe, grâce au « Dictionnaire juridique » qu’il avait initialement
publié avec Y. Chellelah et Z. Badaoui (huit éditions en ont été tirées) et qu’il a
ensuite refondu, seul, en 2005.
Dans chacune de ces branches du droit, ses publications deviennent très vite
des références incontournables, aussi bien au Liban qu’en France. Qu’une
même personne publie des rubriques de droit français dans l’Encyclopédie
Dalloz (Donation ; Donation entre époux ; Pactes sur succession future ;
Disposition à titre gratuit), et de droit libanais, notamment dans la revue de la
Faculté de droit de l’USJ « Proche-Orient, Etudes Juridiques » (POEJ) ; que sa
langue arabe soit aussi élégante que sa langue française ; que cette même
personne soit citée des dizaines de fois dans les notes de l’édition Dalloz du
Code civil et par la doctrine française, ainsi que dans de nombreuses décisions
judiciaires libanaises ; qu’elle soit durant plusieurs dizaines d’années le rédacteur
en chef de la revue POEJ et le correspondant étranger de l’incontournable
Revue Trimestrielle de Droit Civil française, auquel tout juriste digne de ce nom
se doit d’être abonné quelle que soit sa spécialisation ; qu’elle ait enseigné à des
milliers d’étudiants les complexités des règles des successions dans le droit
multiconfessionnel libanais, mis en place le D.E.A. de droit bancaire et financier
de la Faculté de droit de l’USJ, présidé des dizaines de jury de thèses et de
mémoires, ainsi que la Section de droit privé de la Faculté (où j’ai eu le plaisir de
l’assister en tant que vice président) ; qu’elle ait aussi donné des consultations,
présidé des tribunaux arbitraux, publié la « Revue Libanaise de l’Arbitrage Arabe
et International » (qui en est à son 86ème numéro, et que sa fille Nathalie, grande
spécialiste de la matière, dirige depuis quelques années avec beaucoup de
succès) ; ceci relève du véritable tour de force. Dans ses mémoires, le
professeur Najjar rappelle, ce que les lecteurs ont souvent tendance à oublier,
que chaque publication est le résultat de très longues heures de réflexion et de
travail. Et, pour le bibliophile que je suis, il parle de sa grande bibliothèque, avec
une pointe d’amertume : les livres, dit-il, ressemblent à des peintures surannées
que Google a détrônées.
Sa thèse sur « Le droit d’option, contribution à l’étude du droit potestatif et de
l’acte unilatéral », couronnée par la Faculté de droit de Paris et publiée en 1967
avec le concours du C.N.R.S., lui a permis de naviguer avec succès dans les
méandres du droit civil, avant de s’attaquer au droit bancaire et financier en
publiant, par exemple, en France, en 1993, un article consacré à « La couverture
du marché à terme » et, en 2000, un commentaire d’arrêt sur la « Couverture et
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responsabilité dans les opérations spéculatives », les mécanismes de droit civil
de l’option servant de soubassement à divers mécanismes de droit financier. Et
quand, en 1996, le parlement libanais a promulgué la loi n°520 sur le contrat
fiduciaire, et que ses confrères se sont contentés d’intervenir à des colloques,
Ibrahim Najjar a très vite publié un ouvrage sur la question. Sa curiosité étant
insatiable, il a aussi rédigé une étude sur la « Sharia » et le trust anglo-saxon,
publiée, en 2006, à Londres dans un recueil sur les « offshore jurisdictions ».
Ce faisant, il est devenu une référence en matière de planning successoral, en
maîtrisant toutes les matières concernées: trust ; fiducie ; successions ;
libéralités ; droit intercommunautaire ; droit international privé ; droit bancaire.
L’essentiel de ses articles a été regroupé dans trois gros volumes publiés, en
2016 aux Editions de l’Université Saint-Joseph : « Ecrits de droit privé », deux
volumes en langue française (droit libanais et droit français) et un en langue
arabe. Un simple survol des tables des matières suffit à révéler l’inégalée
richesse de sa pensée juridique. La lecture de son introduction à cette trilogie, où
il présente les articles qu’il y rassemble, contenait déjà la genèse de son oeuvre,
ses relations avec ses maîtres et ses collègues ; un avant-goût appétissant de
ses mémoires qui viennent de paraître.
Le juriste engagé dans la vie de la cité
Mais Ibrahim Najjar n’est pas seulement (très grand) juriste ; il est aussi
l’exemple du juriste engagé dans les affaires de la cité. Non pas seulement en
tant que « spectateur engagé », à l’instar de Raymond Aron (qu’il cite d’ailleurs),
mais comme acteur actif de la vie politique, militant contre la peine de mort,
occupant le poste de ministre de la Justice au moment très sensible du
démarrage du Tribunal Spécial pour le Liban (2008-2011). C’est beaucoup pour
une seule vie.
Son sens de l’humour très « British », qui est illustré dans tous ses propos,
transparaît aussi dans ses écrits et parfois dans leurs titres : « Le mari, la veuve
dormante et le mandataire de gestion de portefeuille » est le titre d’une note
publiée au Recueil Dalloz en 1995 sous un arrêt de la chambre commerciale de
la Cour de cassation française, mais aurait pu être le titre d’une pièce de théâtre.
Sa courtoisie à toute épreuve ne l’empêche pas de placer ses avis tranchés,
démontrant ainsi que la politesse et la rigueur ne sont pas incompatibles.
Toujours prêt à répondre aux sollicitations des étudiants et des collègues, il a
toujours été le premier à ouvrir les voies de la vie académique aux jeunes, en
leur donnant l’occasion de publier leurs premières oeuvres dans la revue POEJ :
il s’agit habituellement des meilleurs mémoires de D.E.S. ou des premiers
commentaires d’arrêt de jeunes chargés de travaux.
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Sa retraite n’en est pas une ; comment peut-il en être autrement chez un homme
aussi actif et qui a longtemps été très sportif (nous avons été nombreux à souffrir
face à lui, de l’autre côté du filet de tennis): la plume n’a pas tari, les publications
s’enchaînent, mais aussi l’engagement dans la vie culturelle et politique à travers
sa Fondation, dont le local a été choisi en 2006 par son épouse, Marie-Rose, qui
l’a très tôt accompagné sur son long chemin. La « Fondation Culture et
Libertés » s’intéresse à ce qui intéresse son fondateur : l’analyse politique, la
culture, la littérature, les arts. Les conférences enregistrées sur YouTube attirent
un grand monde et assoient encore plus la place du professeur Ibrahim Najjar
dans la cité.
De ses débuts en tant qu’étudiant à la Faculté de droit à la Fondation, que de
chemin parcouru et que de richesses accumulées et partagées.
Nasri Antoine Diab
Professeur de droit, Avocat à la Cour
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