Pour voir le film de la rencontre, https://youtu.be/S3PbL3_1y4k
Mesdames, Messieurs,
Chère Myriam,
Avec la Syrie, depuis la fin du mandat français, les
relations avec le Liban furent houleuses.
Constamment houleuses et
problématiques. Non pas parce que la politique et l’idéologie unioniste furent
ombrageuses, notamment à cause des clivages internes libanais et des appétits
syriens. Mais parce que nos systèmes culturels, économiques et politiques se
sont avérés inconciliables. « Je t’aime, moi non plus » !
Pourtant, que d’Histoire
en commun ! Que de possibilités potentielles ! Que d’intérêts à
mettre en conformité ! Pour une telle tâche d’exorciste, il n’y a
pas mieux que la « culture et les libertés ».
Culture et
francophonie !
Qui mieux que Myriam
Antaki pour cette approche et cette réconciliation ? Ah si de nombreux
syriens pouvaient être aussi libanais !
SYRIE- HISTOIRE
ET CULTURE.
J’ai vais vous parler de la Syrie, de son histoire, de sa
culture. Vous savez tous où se situe géographiquement ce voisin, souvent ombrageux
et turbulent, qui entoure le Liban de l’est et du nord. Je ne suis pas ici pour
juger de vos sentiments sans doute mitigés par une relation où passions et
déceptions, leurres et blessures ont
remplacé le dialogue et l’altérité. Mais
la Syrie est mon pays et je l’aime. Qui renie son origine perd son identité.
Ainsi, c’est avec émotion et fidélité que je vais vous en parler.
La Syrie a dix mille ans d’âge et je ne peux commencer que
dans la nuit des temps. Puis viennent les Grecs, les Romains, les chrétiens et
Byzance, l’Islam bien sûr, les Croisés
évidemment. Je vais aussi vous parler des Ottomans, de la mode du Voyage en
Orient et pour finir du mandat français et de la Syrie d’aujourd’hui. C’est
beaucoup trop de monde mais la Syrie, même détruite, véhicule une immense histoire.
LA NUIT DES
TEMPS
Le fleuve de l’Euphrate est, de sa légende, le fleuve du
jardin de l’éden. Il délimite avec le Tigre la vieille Mésopotamie. Sur ses
bords, à Mureybet, 8000ans av. J.C, les
premiers hommes sont déjà chasseurs, pêcheurs et cueilleurs et sédentaires. Le village s’organise, les maisons sont
rondes. On y trouve un outillage lithique, osseux et les premières traces de
l’agriculture. Alors, l’homme qui
laboure la terre pour nourrir sa femme et l’enfant qu’il a eu d’elle, entend au
fond de lui la parole des dieux. Il bâtit un premier sanctuaire, celui de la
déesse-mère.
Ainsi nait la civilisation sur les bords de l’Euphrate, un
fleuve qui apprend à l’homme la tendresse. La
mythologie de ce lieu de naissance du monde est surprenante. On y trouve une allusion au
Big bang. Le déluge, le juste souffrant
et bien d’autres légendes sont toutes reprises dans l’Ancien Testament.
En 1968, une mission italienne élargit la genèse du premier monde et découvre la
ville d’Ebla située beaucoup plus à l’ouest, tout près d’Alep. Cette brillante civilisation bouleverse les données archéologiques de la région. A
Ebla, on découvre cent dieux au panthéon ensevelis d’or et de perles fines, une
bibliothèque royale de 17.000tablettes posées sur des étagères en bois comme
dans une bibliothèque contemporaine et surtout une tablette lexicale qui permet
de déchiffrer cette écriture qui nous apprend la richesse fabuleuse des
caravanes : sur la grande place du palais royal les caravaniers du nord
déposent l’or, l’argent et le cuivre,
ceux du sud le corail et les perles
fines, de l’est vient le lapis-lazulis ,
la pierre bleue des dieux. De l’ouest arrive le bois de cèdre du Liban. Ebla est détruite par Sargon d’Accad en 2.300 av. J.C.
Je le cite car, d’après sa légende, il
est le premier enfant sauvé des eaux comme le sera Moïse, plus tard, quelques
mille trois cents ans plus tard.
Je ne peux que m’attarder encore sur cette merveilleuse lumière
qui émane de la nuit des temps et revenir sur l’Euphrate, vers la ville de Mari,
découverte par André Parrot durant le mandat français. A l’ombre géante de son palais royal et de
ses temples, Mari a une mentalité, une histoire, elle est en même temps
sumérienne et sémitique. C’est surtout sa statuaire qui nous bouleverse, elle
s’inscrit dans le sacré et le fantastique. André Malraux dit d’elle :
« La référence à la forme humaine n’intervient que dans la
mesure où celle-ci peut devenir un moyen d’expression du surnaturel »
Les statues de Mari avec leurs yeux d’hypnose qui fixent l’éternité est en
même-temps adorant et dieu.
Les trésors de Maris sont au Louvre. L’archéologue Parrot qui
fit les excavations avait exprimé son émerveillement et son émotion en disant :
« Qui peut nier que de l’Orient nous est venue la
lumière ? Pour les croyants celle de la révélation sans doute, mais pour
tous les hommes cet épanouissement décisif de la vie ».
De la vie, de l’intellect, de l’érudition, nous irons ensuite sur la côte syrienne pour
découvrir la ville cananéenne ou phénicienne d’Ugarit. C’est une mission
française dirigée par Shaffer qui fouille Ugarit. Non loin d’une côte tantôt
sablonneuse, tantôt rocheuse, elle est une terre de négoce, de grands
navigateurs mais la ville compte des humanistes, des encyclopédistes. Son
apogée se situe au 14ème- 13ème siècle av. J.C.
Par le génie d’un scribe anonyme, elle porte au monde un
premier alphabet de 28 lettres. Les hiéroglyphes, les cunéiformes comportaient des centaines de signes de
représentation syllabée. Là ce sont des lettres. Il est très délicat de
discuter de ce sujet ici, mais ce premier alphabet paru au 13ème
siècle av. J.C allait subir un travail
phonétique progressif, une simplification et c’est ainsi qu’au Xème siècle, on
le retrouve à Byblos où il semble
définitivement constitué et tombe à 22
lettres.
Dans les années 20, de nombreux scientifiques étudient l’alphabet
d’Ugarit. L’Allemand Bauer, le Français Dhorme puis Virolleaud. En 1945,
Maurice Dunand entreprend les premiers travaux sur l’alphabet de Byblos.
Malheureusement, cet alphabet de la côte phénicienne ne comprend que des consonnes et ne correspond qu’à une langue
sémitique. Il faudrait attendre le 3ème
siècle av.J.C. pour que les Grecs y
ajoutent les voyelles et le portent au monde entier.
Ugarit, Mari ou Ebla appartiennent à l’âge d’or des
cités-états. Elles tombent toutes dans la fosse maudite de l’oubli. Valéry
utilise le mot de naufrage. Alexandre le Grand arrive sur la terre orientale.
Il marque une coupure radicale qui est un achèvement.
LES GRECS
Avec le conquérant macédonien, l’Occident prend pied en Asie
et impose sa domination militaire et politique. En moins de dix ans les Grecs
deviennent les maîtres du monde.
A la bataille d’Issos, en 333 av. J.C. Alexandre le Grand
envahit la Syrie. Il arrive aux portes de Damas et met la main sur les trésors
du Perse Darius, ses femmes, ses bijoux. La Syrie lui offre sa pompe orientale
de costumes chatoyants, d’eunuques fardés, d’encens odorants. Le rêve d’Alexandre est de coupler l’Orient et
l’Occident mais il meurt jeune et brise son rêve. A sa mort, Séleucos, son
général d’armée organise la Syrie et fonde des villes, des villes splendides.
Antioche qui a toujours appartenu à la Syrie jusqu’en 1939, Doura-Europos près
de l‘Euphrate, Apamée où réside le fleuron de l’armée grecque avec des haras
royaux, des éléphants. Régis Wargnier, le metteur en scène qui avait réalisé
« Indochine » filme à Apamée « Une femme française ». L’on
y voit la splendeur de la grande allée avec ses centaines de colonnes aux
chapiteaux corinthiens. Emmanuelle Béart, qui s’y promène en plein cœur de midi avec son grand chapeau, caresse
la pierre et refait vivre l’Histoire.
Les Grecs imposent
les aspects d’une civilisation humaine bien développée, la démocratie, un
système politique encourageants les échanges économiques. Les sciences,
l’histoire et la philosophie se développent. La vie est fastueuse, brillante avec des érudits
et des hommes d’exception Les Grecs refusèrent toutes langues locales pour
imposer la leur qui restera la matrice
culturelle de la région jusqu’au début du 8ème siècle. Les mosaïques
hellénistiques écrivent sur le sol de Syrie, l’histoire d’une esthétique
intemporelle.
LES ROMAINS.
L’Empire romain avance ses ombres et ses armées et Pompée
occupe la Syrie en 64 avant notre ère et la déclare province romaine.
Sous Trajan, l’illustre architecte syrien, Apollodore le
damascène, édifie les célèbres constructions de Rome et invente des machines de
guerre. Bosra devient la capitale d’une
province arabe avec le plus beau théâtre de la Syrie romaine. On croit toujours
y entendre les quinze mille spectateurs
sur les gradins, acclamer les gladiateurs et leurs cris qui déchirent la vie et
la mort. Pour les protéger d’un soleil de plomb, d’une chaleur qu’exhalent les
laves environnantes, un velum de soie colorée condensait l’eau parfumée qu’on
vaporisait sur les visages en gouttelettes fines.
Mais cette Syrie
vaincue par Rome s’impose à ses vainqueurs. Des Syriennes montent sur le trône
des Césars. C’est une histoire qui commence avec le soleil qui brille sur l’antique
Emèse, qui est l’actuelle Homs, avec ses
prêtres-roi qui entretiennent le
culte d’Héliogabale, le dieu Soleil qui
est représenté par une pierre oblongue qui est en même temps phallus et vagin.
Descendant des prêtres-rois héréditaires, une dynastie
vieille de mille ans, Bassanius est le serviteur ou plutôt le maître encore
splendide du culte ancestral du dieu. Ses filles le voient officier devant
l’idole, caparaçonnée de joyaux et ordonner des rites naturistes auxquels elles
prennent part et qui finissent souvent
dans un délire de mariages divins du Soleil avec des épouses terrestres. Les
filles de Bassanius sont Julia Domna et Julia Moesa. Rite lascif et érotique mais les deux Julia
malgré leur sensualité et leur culte du corps surprennent par leur érudition et
savent user de spéculation intellectuelle.
L’ainée, Julia Domna épouse un simple légat, Septime Sévère, qui l’avait
vue danser dans le temple. Elle le porte vers l’Empire et devient
Augusta. De ce mariage d’ambition naissent deux fils, deux empereurs, Caracalla
qui assassine son frère Geta. L’autre Julia, la sœur cadette a elle deux filles
portant toujours le prénom de Julia, l’une sera la mère de l’empereur
Héliogabale qui déménage la pierre solaire à Rome et se perd dans une débauche
de cultes. La légende veut qu’il ait été étouffé sous une pluie de pétales de
roses quand en fait il a été assassiné par ses mignons dans les latrines. La
dernière des Julia, Julia Mammae est la
mère de l’Empereur Sévère Alexandre qui sera le plus tolérant, le moins cruel
et le dernier de cette lignée. Portée par
les quatre Julia syriennes du temple d’Emèse, la dynastie des Sévère a couronné cinq empereurs ayant duré quarante
ans.
Avec elles, le droit romain atteint son apogée et le plus
grand législateur est Papinien d’Emèse. Au moment où Caracalla assassine son
frère Geta, il est présent et dit : « se taire sur un crime c’est le
commettre une seconde fois. Alors, il est de suite assassiné, à son tour, sur
l’ordre de Caracalla.
Je vais peut-être vous étonner et vous parler ici de
Marguerite Yourcenar, la première femme admise à l’Académie Française et
surtout de son grand chef-d’œuvre : Les mémoires d’Hadrien ». Arrivé
à Palmyre, l’empereur regarde le ciel étoilé de Palmyre la nuit, et dit « Palmyre
a le plus beau ciel du monde »,
puis il ajoute : « la nuit syrienne représente ma part
consciente d’immortalité ». Un siècle plus tard, regardant les mêmes
étoiles, la reine Zénobie de Palmyre se
rebelle contre Rome et dresse un empire avec ses archers et ses méharistes.
Elle s’empare de la Syrie, de l’Asie
mineure et de l’Egypte. Elle veut affamer Rome et retient les bateaux de blé dans
le port d’Alexandrie. Son oasis est d’une fabuleuse richesse avec les chameliers
nomades qui font le commerce de gemmes, d’aromates de baumes, d’encens, de
soie, de fruits exotiques. Enfin, l’Empereur Aurélien arrive avec ses armées et
Zénobie est vaincue après sept ans de règne. Captive de ses chaines d’or, elle orne le
triomphe d’Aurélien à Rome, ployant sous le poids de ses bijoux.
Palmyre est une merveille. Elle appartient à la fois au monde
classique gréco-romain et le milieu indigène sémitique et subit aussi une
influence parthe. C’est une histoire du luxe. Hélas, Palmyre a souffert de la
barbarie des derniers hommes.
Dans cet empire romain, les Syriens participent à
l’édification d’une civilisation. Lucien de Samostase est un grand maître de
philosophie à Rome et en Gaule. Numenius d’Apamée est considéré comme le
véritable fondateur du Néoplatonisme. La Syrie offre une symbiose de cultures,
de mythes et de religions.
LES CHRETIENS
ET BYZANCE
C’est alors, que du sud, durant la basse période romaine,
arrive aux portes de Damas, un homme seul, un grand conquérant sans forces ni
armées. Nous sommes en l’an 34 de l’ère chrétienne. En fait, il vient
persécuter les premiers chrétiens. Une
voix du ciel le renverse de son cheval. La lumière est livide, blanche. Il perd
la vue. Son nom est Saul, Saul de Tarse. Il est le grand aventurier de Dieu, le
futur saint Paul. Le persécuteur qui reçoit la révélation aux portes de la
ville devient l’apôtre du Christ. Ainsi,
il trouve son « chemin de Damas », la « Rue droite »
qui le mène chez l’évêque Hananie qui impose ses mains sur ses yeux et la vue lui revient.
A Damas, les chrétiens vivent encore tout le
long de la Rue Droite, la Via Recta. Là se trouvent leurs patriarcats, leurs
églises, leurs écoles. Ils
regardent, malgré eux, le mur duquel
Saul fut descendu dans un panier pour fuir ses compagnons juifs, irrités par sa
conversion.
Les premiers
chrétiens prient en silence. Encore aujourd’hui à Maaloula, on parle la langue
de ces premières prières, l’araméen.
Au 1er
siècle, Ignace d’Antioche écrit son épitre aux Romains. Renan la décrit comme
« le joyau de la littérature chrétienne ». Saint Jean Chrysostome est
le plus grand orateur de l’église chrétienne. Il dépasse Démosthène. On
l’appelle « Bouche d’or ». Mais les premiers martyrs meurent pour le
Christ. Saint Serge est martyrisé dans un lieu à qui il laisse son nom, Sergio
polis, l’actuelle Rusafa. On y trouve aujourd’hui une cathédrale de cristal à
cause du gypse qui scintille au soleil. Saint Bacchus est tué sur les rives du
Khabour et tant d’autres encore.
L’empereur
Théodose, en 390, institue le christianisme comme religion d’état. A sa mort,
l’empire est partagé entre ses deux fils. La Syrie est d’Orient, sous l’égide
de Byzance. Les chrétiens bâtissent des
monastères, des églises, des baptistères. Il y a 150 sanctuaires rien que dans
la région d’Alep. C’est l’époque des anachorètes, des stylites et autres
ermites qui cherchent « la pureté sans laquelle nul ne verra Dieu ».
De ces pénitents Saint Siméon a une réputation qui
atteint, à l’époque, les quatre coins du
globe. Il vit quarante-deux ans sur une colonne haute de 15 mètres. Sainte Geneviève de Lutèce lui envoie des salutations. A sa
mort, l’empereur Zénon construit autour de la colonne la plus belle église
d’Orient. Dans un autre temps, avant la guerre, pour fêter les 1500 ans de
Saint Siméon, en septembre 1991, les six évêques catholiques d’Alep ainsi que les trois
évêques orthodoxes concélèbrent la messe sur le site, chantant d’une même voix
les cantiques de Byzance.
L’art chrétien
de Syrie rayonne en Occident où les monastères suivent le modèle syrien. Jean
Cassius en fonde plusieurs à son retour de Syrie dans la région de Marseille.
L’histoire a aussi retenu six papes syriens. Romanos d’Emèse est le plus grand
mélode de son temps. Il est l’auteur de l’hymne acathiste, dédié à la vierge
Marie, qu’on chante debout jusqu’à nos jours. Saint Jean Damascène renouvelle
la scholastique.
Tous ces chrétiens aux rites les plus divers vont apprendre
bientôt une nouvelle cohabitation. Leur salut dépendra de la reconnaissance de l’autre car l’IsIam
avance au nom d’Allah, l’Unique.
L’ISLAM.
Une prière nouvelle
s’élève du cœur de l’Arabie et rassemble les tribus de la péninsule autour du
prophète Mahomet. Un livre saint, le Coran, est rédigé en arabe. Le plus grand
empire du monde est en train de se constituer. Un siècle plus tard, le nom d’Allah
l’Unique est crié de minaret en minaret de Cordoue à Samarkand, des Pyrénées à
l’Himalaya. Une nouvelle civilisation est née. Son nom est l’Islam. L’Islam
véhicule une science de Dieu mais aussi une science du monde.
En 635, les armées conduites par Khaled Ibn Al Walid arrivent
à Damas. A la bataille de Yarmouk, les impériaux byzantins perdent la Syrie.
Bientôt, les Omeyyades vont faire de Damas la plus belle capitale d’un monde
qui va de l’Espagne aux confins de la Chine. Les Omeyades sont tolérants. Juifs
et chrétiens sont épargnés et versent un tribut, c’est une période de
prospérité, de justice et de sagesse. Alors que le Arabes arrivent jusqu’à
Poitiers, un calife, Al Walid, surnommé le bâtisseur, élève « le parangon
d’un siècle », « une curiosité
des âges » la mosquée des Omeyyades. Sur le temple du dieu du temps,
Hadad, recouverte par la magnifique cathédrale de Saint Jean-Baptiste, on bâtit
le chef-d’œuvre d’un temps. Douze mille ouvriers dirigés par des spécialistes
hindous, persans, maghrébins achèvent en huit ans la construction : 40
tonnes de petits cubes de mosaïque dessinent, sur fond d’or, des jardins et
cours d’eau. Ce chef d’œuvre a sa légende : la mosquée subsistera quarante
ans après la destruction du monde.
Mais le Damas des Omeyyades enfante des palais, des
fontaines, des patios ombragés, des
vergers blancs. Le Barada coule dans un éternel murmure. Les souks bruissent de
l’émerveillement des badauds, les hammams parfument de savons de laurier. Alors
la capitale des Omeyyades chuchote au passant : « arrête-toi un
peu, je suis la plus délicieuse des cités de Dieu ». Le prophète Mahomet
refuse d’y pénétrer car disait-il « on ne peut entrer deux fois dans le
paradis des mondes ».
Les nouveaux-venus d’Arabie savent qu’un monde élaboré
s’offre à eux. Ils adoptent l’hellénisme, la tradition syro-byzantin et l’art
oriental sassanide. L’Islam est encore lié alors, à l’ouverture et la croissance.
En 750, le dernier calife est assassiné. Après avoir été Omeyyade, la Syrie devient abbasside lors d’un
sombre banquet de réconciliation où tous les princes des Omeyyades sont tués
par ces nouveaux-venus. Le centre de gravité de l’Empire se déplace à l’ouest
et Bagdad devient alors la nouvelle
capitale. Les Abbassides domineront le monde de l’Islam jusqu’à
l’arrivée des Mongols, au treizième siècle.
En Syrie, les villes se posent sur les fleuves. Damas borde
le Barada, sur les rives de l’Oronte, Hama, Homs forment des noyaux d’intellectuels
mais qui ne sont pas parmi ceux venus
d’Arabie. La plupart se recrutent parmi les anciens indigènes, les Syriaques,
qui ont profité de la richesse grecque,
de l’ordre romain, de l’industrie byzantine. Les mécènes entretiennent des
équipes de traducteurs. Ainsi sont traduits du grec à l’arabe Aristote, Euclide, Archimède et Platon
suivis des livres de l’Inde et de la Perse Sassanide. Ils transmettent aussi à l’Islam la philosophie,
la médecine, l’histoire naturelle, la géographie et la chimie. Ces Syriaques
sont aussi très actifs à Dar el Hikmet de Bagdad.
Voltaire écrit : « Dès le second siècle de
l’Hégire, les Arabes deviennent les
précepteurs de l’Europe dans les sciences et les arts » Renan ajoute plus
tard : effacez les Arabes de l’histoire et la renaissance est retardée de
plusieurs siècles en Europe ».
Alors que les Princes des Croyants vivent dans le luxe et le
plaisir et entrent dans les contes des « mille et une nuit » une voix
s’élèvent de l’Occident qui allait bouleverser le monde. Le pape urbain II décide de soustraire les
lieux saints à l’emprise des infidèles et appelle aux Croisades.
LES CROISADES.
Le 15 juillet 1099, les Frangs, ( une façon de transcrire Francs
en arabe » s’emparent de Jérusalem, la ville de toutes les promesses. Les
atrocités sont commises au nom du Christ et les rescapés arrivent à Damas,
ayant échappé à la torture et au feu et portent avec précaution les Coran
d’Othman, l’un des plus vieux exemplaires du Livre.
D’après Amine Maalouf, les chrétiens sont alors soumis à une
double oppression, celle des Croisés de même religion qu’eux et qui les
soupçonnent de sympathie envers l’Islam, les traitant en sujets inférieurs, et
aussi l’oppression des musulmans qui considèrent qu’ils sont les alliés
naturels à l’envahisseur. De tous ces
chrétiens d’Orient, seuls certains Maronites du Liban s’étaient ralliés aux
Croisés.
Très vite, les Croisés convoitent la ville de Damas sous le
commandement du roi de France, Louis VII, de l’empereur d’Allemagne, Conrad
III, du roi de Jérusalem, Beaudoin II, ainsi que les chevaliers du Temple et de
saint Jean. Le siège de la ville dure six mois. En fait, chacun de ces assiégeants
convoitait le titre de roi de Damas. En
fin, ils lèvent le siège n’ayant pu réaliser leur rêve.
Je laisserai la parole à Oussama Ibn Mounqidh, dans ses
mémoires intitulés « Un prince
Syrien face aux Croisés », grand livre de référence pour Amin Maalouf dans
son ouvrage sur « Les Croisades vues par les Arabes ». Oussama est un
prince syrien qui vit dans son château
de Chaiyzar. Il est à la fois, l’acteur, le témoin, le
guerrier, le poète et le plus grand
chroniqueur des Croisades. S’il appelle
les templiers ses amis, c’est parce qu’il estime que leurs mœurs se sont polis
au contact de l’Orient. Il a une moue de condescendance quand il observe la justice des Croisés. Pour
les Arabes, les juges et les cadis suivent une procédure fixée par le
Coran : réquisitoire, plaidoirie, témoignages. Le jugement de Dieu des
occidentaux lui parait comme une farce grotesque, comme l’épreuve du feu, le
supplice de l’eau…mais il admire chez eux leurs qualités guerrières. Il trouve
leur hygiène primitive et ce n’est qu’avec le temps qu’ils apprennent à
utiliser le hammam. Ils auront recours aux médecins arabes de Damas qui offrent
les soins médicaux les meilleurs au monde. Des chirurgiens traitent les
blessures et pratiquent la chirurgie esthétique.
Ces Croisés qui au contact de l’Orient mettent turban et apprennent
les parfums et tout un art de vivre, souffrent toujours de pénurie d’hommes.
Alors ils bâtissent des forteresses très bien protégées, qu’on appellera les
châteaux du Soleil. « Le Crac des chevaliers » est le plus
spectaculaire de tous leurs châteaux, un joyau de l’architecture militaire. Il
se situe dans la région de Homs. Violet
le Duc les considère comme l’archétype du château fort. Richard Cœur de Lion,
de retour des Croisades, fit bâtir « Château Gaillard s’inspirant du Crac.
Les Croisés laissent de fabuleux vestiges en Syrie, leurs châteaux mais aussi
de nombreuses églises dispersées sur la côte syrienne, la plus belle est sans
doute N.D. de Tortose.
Enfin, le Vendredi 20 octobre 1187, Salah El Din Al Ayyoubi, Saladin
fait son entrée à Jérusalem et libère la terre sainte de l’emprise des Francs. Il donne l’ordre de ne tourmenter aucun
chrétien qu’il soit franc ou oriental et renforce la garde des lieux de culte
chrétien. Ainsi, il entre dans la
légende en prince de la clémence et de
la tolérance religieuse. Puis, il unit la Syrie à l’Egypte dans l’âge d’or des
Ayyoubides et s’installe à Damas où il meurt. De ses recommandations, il dit à
son fils, « aies toujours le sang en horreur, prends garde de le répandre
et de t’en souiller, car le sang ne dort jamais.
Mais ces Croisés qui partent, qu’emportent-ils vraiment,
Des mots comme zénith et nadir, ils apprennent à jouer au
Zahr reprennent la fabrication du papier, du travail du cuir, du textile, de
l’alcool, du sucre avant de les améliorer. En agriculture ils déménagent l’abricot,
l’aubergine, la pastèque. C’est durant le
siège de Damas qu’ils apprennent la technique du pigeon voyageur !
Les ayyoubides triomphent mais doivent affronter la cruauté
des Mongols. Plus tard ils seront balayés
par les Mamelouks, leurs anciens esclaves. Ceux-ci résistent
trois siècles durant aux aléas de l’histoire de Syrie. Ils disparaitront laissant derrière eux une
architecture somptueuse au moment où des armées venues du centre de l’Asie
arrivent aux portes d’Alep, les Ottomans.
LES OTTOMANS
Dans la nuit du 29 mai 1453, dans une ville assiégée de toute
part, Constantinople, deux hommes font une même prière qui, d’après Benoit Meschin
met fin à la guerre des deux miséricordes. Constantin XI, le dernier basileus
de cet empire d’Orient qui se croit éternel, s’agenouille dans l’immense
basilique de Sainte Sophie et demande à Dieu miséricorde. Le soir même,
Mehmet II, à la tête de ses armées se prosterne au même endroit, ébloui par la
splendeur de Sainte Sophie et demande à Allah miséricorde. Un chant de victoire
retentit, l’église devient mosquée. Les Ottomans deviennent les maîtres du monde.
En 1516, le sultan Selim 1er, avec ses armées, pénètre en Syrie, il est le
vicaire d’Allah en ce monde. La Syrie ouvre une lourde page de son histoire qui
ne se refermera que quatre siècles plus tard, à l’aube du XXème siècle.
Mais ces Ottomans qui semblent être un état musulman,
oriental, turc, bâtissent un empire qui tient à la fois de l’Orient et de
l’Occident. Ils héritent Byzance et y ajoutent leurs traditions et leur
vitalité centre asiatique qui s’allie à la culture de l’Islam. Ils apprennent
vite le privilège du luxe et du raffinement. Leur art offre ce conflit créateur
entre l’austère et le somptueux.
De cette Syrie partagée en province, (wilayet) subissant les
caprices et les excès de Walis mutés toujours très rapidement, seul le Wali de
Damas est à vie car il jouit alors d’un caractère
sacré. Il est le chef du pèlerinage de la Mecque et mène la caravane vers la ville sainte. Pour le départ de ces pèlerins, les Ottomans
laissent à Damas une splendeur architecturale qui se distingue par des minarets
effilés émergeant de coupoles
hémisphériques surmontant des cubes austères. « La Tekia » : une
madrasa traditionnelle avec une mosquée, une hôtellerie toutes bâties par le
célèbre architecte Sinan, janissaire d’origine chrétienne. La mosquée Ibn Arabi
est réputée pour ses carreaux de faïence. Leur art est splendeur, couleur mais
aussi discipline.
A Alep, Sinan construit un autre chef d’œuvre la Kosrofié. Je
m’arrête ici pour vous parler d’Alep, une ville millénaire surgie sur la route
de la soie. Elle est le centre du commerce avec l’Occident. De son histoire,
elle est une échelle du Levant et la troisième ville de l’Empire après
Constantinople et le Caire. Depuis le 12ème siècle, elle entretient
des relations avec la république de Venise et les familles levantines habitent
des caravansérails dans un luxe de soies, de parfums, de tapis.
En 1535, les premières capitulations sont consenties par le
sultan ottoman Soliman le Magnifique au roi de France François 1er
dans un texte daté un 4 de la lune. L’un des articles permet la création du
premier consulat de France à Alep, qui est le premier consulat de France au
monde. Le sultan déclare : « de la part de notre majesté impériale,
je m’engage sous notre auguste serment et le plus inviolable, soit par notre
sacrée personne impériale, soit par nos augustes successeurs, de même que nos
suprêmes vizirs, nos honorés pachas et généralement tous nos illustres
serviteurs qui ont l’honneur et le bonheur d’être dans notre esclavage, que
jamais il ne sera rien permis de contraire aux présents articles ».
Peu après le sultan fait don d’un khan pour servir de local.
Du premier consul, Jean Renier, jusqu’au dernier en 1914, 84 consuls de France
se succèdent à Alep.
La France jouit d’un prestige unique. Un témoin assiste à
l’entrée dans Alep de François Piquet, consul de Louis XIV et évêque de
Babylone…tous les consuls des nations suivis de leurs nationaux l’attendent
chamarrés de soieries d’Orient. « Il semble être reçu plutôt comme le
consul de toutes les nations qui négocient dans cette échelle ». Puis,
il se dirige vers la demeure consulaire qui fascinera par son luxe, par ses
portraits des rois de France, par la
qualité de ses meubles. Tout inspire puissance et fierté.
Masson décrit ce consulat :
« Ce qui l’embellit le plus, ce sont les meubles qui
consistent en dix pièces de tapisseries. Par-dessus la porte de l’oratoire, il
y a le portrait de Louis XIII à cheval dans un cadre rouge parsemé de fleurs de
lys. Du côté droit du tableau sont les armes de Marseille et à gauche celles
d’Alep. Vis à vis de Louis XIII,
est notre roi dans un cadre doré de tout son long, avec son manteau
royal, la couronne sur la tête et le sceptre à la main…A droite Catherine de
Médicis et plus loin Gaston Jean-Baptiste d’Orléans. Dans la chambre
d’audience, il y a un fauteuil en cuir rouge où le consul s’assied quand on
tient assemblée ».
Mais pourquoi ce consulat dans Alep ? Une ville ovale
autour d’une citadelle ovale, une cité très vieille qui sort d’une légende car
Halab, Alep, tient son nom du passage du patriarche Abraham qui s’y arrête pour
traire sa vache. On dit aussi qu’à l’emplacement de la citadelle, il se
prosterne et prie.
Cette citadelle pose une couronne blanche sur la ville. Un
gentilhomme romain, Pietro delle Valle, revenant de Perse en 1625, est surpris
par l’effervescence de la ville. Il décrit
Alep : cette ville est célèbre pour le trafic qui s’y fait de
marchandises où, d’un côté se rendent les Orientaux avec leurs pierreries, leurs soies, leurs
épices et leurs toiles et de l’autre côté, tout l’Occident savoir, la France,
la Hollande, l’Angleterre avec de bons vaisseaux chargés de
piastres. »
En fait, Alep est une ruche : la Perse envoie le musc et
les soies. Mossoul les noix de galle qui servent en France à la teinture des
draps. Mardin expédie les maroquins rouges que le roi de France achète pour les
reliures de ses bibliothèques. De Palmyre viennent les cendres pour la verrerie
et le savon. Pour la pharmacie, la rhubarbe vient de Tartarie, le séné de la
Mecque. En retour Marseille exporte dans
Alep les draps du Dauphiné, du papier de Provence et surtout des monnaies.
C’est l’époque de la
grande prépondérance de la France. Alep devient une capitale missionnaire. Les Capucins s’y installent puis les Jésuites
et les Carmes. Sous l’influence des missionnaires, un vaste mouvement
intellectuel et spirituel se dessine.
Mais Alep est surtout une effervescence de souks qui offrent
toujours une fraîcheur de voûtes avec des masses de soleil qui tombent des
ouvertures. Les plus anciens sont du 12ème. Ces souks jetaient leurs
senteurs de cannelle, de safran, de savon, de cordes. Leurs caravansérails, les
khans, superbes lieux d’échanges, même détruits ou incendiés aujourd’hui, gardent toujours la mémoire de leurs richesses.
Alep, Damas, Palmyre…c’est toujours l’histoire d’un Orient
dont les demeures cachent le secret des vies. Les foules des rues découpent des
images floues. L’atmosphère voluptueuse des hammams se perd dans les vapeurs odorantes. Les
grandes cités deviennent ce lieu lointain où s’alanguit le rêve de l’Occident
et c’est l’appel ensorcelant et mystérieux d’un ailleurs, celui d’un Orient
mythique.
LE VOYAGE EN
ORIENT
Des mythes fabuleux attirent le voyageur, le marchand, le
poète, l’artiste sur les voies de Syrie qui offre une mollesse mais aussi une
sève. En Europe, le voyage en Orient, on ne cesse de le rêver, de le fantasmer,
de le mettre en peinture, en musique, en littérature.
Dès le 16ème siècle, la Syrie devient à la mode
avec le chevalier d’Avrieux qui écrit ses mémoires de voyage. Plus tard
Tavernier décrit ses rêves d’Orient, les échanges, le commerce. Tavernier tente la traversée du désert, se joignant à une
caravane. Au 19ème siècle, le Vicomte de Vogue découvre la maison
damascène, « ses patios de fraîcheur, de silence, de plaisir des
yeux …et l’on se sent envahi par le dieu oriental, le kief, c’est-à-dire
l’inaction parfaite, consciente et voluptueuse de l’âme et du corps »
Lamartine regarde ce même Damas et découvre « la patrie
de l’imagination », « le plus magnifique et le plus étrange horizon
qui ait jamais étonné un regard d’homme ». Pour lui, « Damas gît dans un labyrinthe
de jardins en fleurs ». Il dit d’Alep qu’elle est « l’Athènes de
l’Asie »…Gérard de Nerval vient
explorer « le sol sacré qui est notre première patrie à tous où l’on se
retrouve enfant »…Chateaubriand dit de la terre syrienne qu’elle est
« une terre antique retentissante de la voix des siècles et des traditions
de l’Histoire ». Maurice Barrès, dans son « Enquête au pays du
levant », trouve en Syrie « un sol mystique où les siècles se suivent
dans un cortège de divinités ». La Syrie exerce son attrait, elle est
désert et mirage, elle est villes anciennes aux souks bruissant, elle est aussi
un village silencieux, perdu à toits coniques, un souffleur de verre, une femme
voilée, un tisserand de brocard.
Dans cet ordre ancien, la Syrie ottomane allait être balayée
dans un destin éteint. L’empereur d’Allemagne, Guillaume II allait entrainer,
le sultan Abdelhamid II, le Saigneur, dans la première guerre mondiale. Le Turc
était déjà surnommé « l’homme malade » par le tsar et agonisait quand
de partout, malgré les persécutions, couvait la renaissance des arabes, Al
Nahda, un rêve de culture et de liberté. L’Empire capitule en 1918. Dès 1916,
les Anglais et les Français s’arrachent ses dépouilles. L’accord de Sykes Picot
délimite les zones d’influence. En 1917, Lord Balfour promet aux Sionistes la
création d’un foyer national en Palestine.
En 1920, après une royauté de courte durée, la Syrie tombe sous mandat français. Le
général Gouraud, suivi de ses spahis marocains traverse le souk El Hamidieh
pour se rendre à la mosquée des Omeyyades. Parcours obsessionnel de tous les
conquérants. En route, il s’arrête près du tombeau de Saladin, dégaine son
sabre, s’adresse au catafalque et dit : « Saladin, nous
revoici ». Ceci pourrait être
légende ou probablement une vérité.
LE MANDAT
Du mandat français, je ne citerai pas les nombreuses rebellions pour
l’indépendance mais je vais, pour alléger cette conférence, vous parler d’une
femme francophone et francophile, Zoé Homsy Ghadban, une poétesse née à Alep.
Quand elle rencontre Pierre Benoit alors qu’il écrivait sa « Châtelaine du
Liban », il lui offre son recueil de poèmes « Les suppliantes »
avec pour dédicace : « Avec le souvenir de quelqu’un qui a de la joie
à saluer un poète ».
En fait Zoé rejoint surtout
Maurice Barrès dans une idée de rencontre de l’Orient et de l’Occident.
Elle écrit ce sonnet d’amour intitulé « Migration » :
Puisque tu m’as
conquise, o mon blond chevalier,
Fils des grands
lacs du nord dont l’azur sommeille,
En tes beaux
yeux pensifs, je t’attends et je veille
Comme le
premier soir par le même sentier
O, loin de ce
soleil implacable brasier
Au pays de
l’Occident dont ta voix s’émerveille
Emporte-moi,
veux-tu, comme une fleur vermeille
Là j’épanouirai
mon être tout entier.
Je prendrai
vierge brune aux trop lourds cheveux d’ombre
Sa blancheur à
la neige et son calme au ciel sombre
Aux glaciers
éternels leur froid pacifiant.
Et quand tu me
tiendrais, le soir, toute frileuse
Et pâle dans
tes bras, tu sentirais, heureuse,
Trembler au
froid du nord l’âme de l’Orient.
Maurice Barrès trouve lui aussi que dans la vieille cité de
Damas, « se rencontrent pour se comprendre l’Orient et l’Occident ».
En fait une nouvelle page allait ouvrir d’autres rencontres
dans une Syrie bientôt indépendante et
contemporaine.
LA SYRIE CONTEMPORAINE.
Le 17 avril 1946, la Syrie obtient son indépendance. En 1949,
la femme syrienne est la première du monde arabe à obtenir le droit de vote.
Mais le pays vacille en quête d’une
identité nouvelle où se succèdent, des régimes de droite, des régimes
militaires, des régimes de gauche à une folle cadence. Tout ressemble à un
château de carte sur lequel souffle le vent. En 1958, une union entre l’Egypte
et la Syrie sous la présidence de Jamal Abdel Nasser ne résiste que trois ans à
cause de nombreux abus.
Enfin, pour vous parler de la Syrie d’aujourd’hui, je reviens un peu en arrière et vous emporte
de nouveau à la période du mandat où, à Paris, nombreux Syriens font leurs
études. L’un d’entre eux, un damascène
orthodoxe, profite d’une bourse pour parfaire son éducation à Paris. Nerveux,
passionné, turbulent, ce solitaire traine dans les jardins du Luxembourg après
ses cours d’histoire à la Sorbonne. Il lit Proudhon, Max, Lénine, Bergson, Gide ou
Maurras. Son nom est Michel Aflak. Un soir, il rencontre dans un des cafés du
quartier latin un autre étudiant syrien, un sunnite de Damas qui suit des études de sciences. Salaheddin Bitar. Très vite, ils deviennent inséparables
et fondent à Paris « l’Union des étudiants arabes en France ». Enfin
de retour à Damas, Michel enseigne l’histoire et la philosophie au Lycée français
quand Salah lui enseigne les sciences
dans ce même établissement. A peine âgés
de trente ans, ils fondent alors un nouveau parti « la Résurrection
arabe » devenue très vite, le « Baas arabe ». Dans les milieux académiques,
l’accueil est délirant.
Le premier congrès du parti se déroule à Damas en 1947. La
devise du parti est « unité, socialisme, liberté » et l’accent est
mis sur l’unité de la nation arabe. Dans cette perspective, le parti est laïc
afin de conserver le caractère unitaire du monde arabe. Adhérant aux idées
socialistes, il refuse le communisme. Enfin, en février 1963, le Baas est porté au pouvoir en Irak puis en mars en Syrie. Salaheddin Bitar est
nommé premier ministre mais très vite, en 1966 un nouveau coup d’état remplace
le Baas par le néo Baas. Les deux amis, Aflak et Bitar sont contraints à l’exil.
Pourtant, en Syrie, le parti se renforce
et se maintient au pouvoir surtout à la
suite d’un coup d’état en 1970 quand Hafez al-Assad devient président et ceci
jusqu’à sa mort en l’an 2000. Son régime
confère une stabilité politique et la
Syrie devient un acteur incontournable au Moyen-Orient. Son fils Bachar lui
succède.
Nous vivons chacun à sa façon la période douloureuse que
traverse la Syrie, mais l’Orient est sans âge et dans l’imagination de ses
peuples l’Histoire est l’avenir.
Chaque jour, le Soleil se lèvera sur l’Euphrate et se
couchera sur la Méditerranée, il sera une lumière, un hier, une éternité. De la
nuit des temps jusqu’aux lendemains lointains, tout ce qu’on dira de la Syrie
restera inachevé comme le rêve de ses premiers hommes.