jeudi 21 février 2013

Pour une réforme de la justice



                   
                                     POUR UNE REFORME DE LA JUSTICE AU LIBAN

                           Inauguration du 24 janvier 2013, à BEYROUTH

                           
                            Konrad Adenauer Foundation





Excellences, Messieurs les présidents,
Mesdames, Messieurs

D’abord, laissez moi vous avertir : c’est bien la première fois où on ne me demande pas de prononcer un discours « court » ; ni M. le Bâtonnier KLIMOS, ni M. LE CONSUL CHALOUHI, ni M. RIMMELE n’on tenu à limiter mon propos.
Ce soir, est inauguré le programme du KONRAD ADENAUER STIFTUNG du Moyen Orient et l’Afrique du Nord, pour la bonne gouvernance par le Droit (Regional rule of law program, Middle East – North Africa).
Ce programme est inauguré au moment où le traité «  de l’Elysée », conclu il y a 50 ans entre Le Chancelier ADENAUER et le Général DE GAULE.
Le projet du KONRAD ADENAUER STIFTUNG vise à promouvoir la démocratie et le développement à l’heure où le « printemps arabe » interpelle le monde et pose des problèmes essentiels, quant aux droits de l’homme, le droit à la différence et le statut des minorités religieuses. A ce titre, il est compréhensible que BEYROUTH, un vrai modem de cultures, soit choisi pour être le siège de l’Institut et l’assise géographique et culturelle du programme. Ces problématiques, plus que séculaires, ont d’ailleurs déjà coûté à notre pays des souffrances et des épreuves ; elles continuent de le faire.


Deux expressions m’interpellent :
Commençons par votre nom, l’Institut KONRAD ADENAUER. Un mot me vient à l’esprit, la « démo - kratur ». Mélange de démocratie et de dictature éclairée, mot que le Chancelier ADENAUER aurait inventé, et qu’aimait à répéter Pierre GEMAYEL pour marquer les limites de la démocratie dans cette partie du monde.
La seconde expression est plus parlante : "rule of law", qu’on peut traduire par la primauté ou, mieux, « la gouvernance par le Droit ».
Il n’est pas question certes de proposer un programme de gouvernement ou de travail ; mais il faut tirer les leçons de la participation au gouvernement de la justice. Surtout en ce moment où les témoignages sont nombreux, qui montrent à quel point la déliquescence est devenue générale dans des pays à forte tradition de juridicité, comme la TUNISIE, l’EGYPTE. Alors que la LIBYE se cherche encore et hésite sur le chemin à suivre pour édifier un Etat de Droit, au point que les Nations Unies y perdent presque leur « latin ». Cela rappelle ce que le LIBAN a pu vivre à la chute de l’Empire Ottoman et les premiers temps du Mandat français. Les lendemains des révolutions sont toujours dominés par les excès.
Mais pour ma part, on comprendra que je peux surtout évoquer le LIBAN.

Peu de pays font autant que le LIBAN et les pays de la région du Moyen Orient une référence aussi insistante et permanente à la justice, à l’Etat de droit, au procès équitable, aux institutions étatiques. Justice internationale, justice communautaire, privilèges juridictionnels, justice militaire, cour de sûreté de l’Etat… C’est à se demander si la justice peut être plurielle, s’il n’est pas évident que la justice, comme l’équité, est une et indivisible. Justice et équité sont elles mêmes inséparables de la démocratie, des droits de l’homme, de la culture. De la culture tout court !
Peu de pays bénéficient, comme le LIBAN, ainsi que des Etats voisins, comme le royaume hachémite, et d’autres, d’autant de programmes régionaux et internationaux (Nation Unies, Union Européenne, USAID, ACOJURIS) d’aide à la justice, à son ministère, à ses juges, à son infrastructure, à sa culture, à son indépendance, à la séparation du politique et de la justice.
Le plus remarquable est que la plupart des programmes mettent l’accent sur l’indépendance de la magistrature. C’est un symptôme qui ne trompe pas. Certains programmes mettent l’accent sur les programmes de formation organisés par l’Institut des Etudes Judiciaires. D’autres, offrent des stages de formation, parfois de tourisme judiciaire, à certains magistrats, voire des greffiers, des conseillers tous élus par le ministre ou le Président du Conseil supérieur de la magistrature. Enfin, certaines contributions, plus concrètes ont pu offrir des infrastructures d’une utilité incontestable : des locaux pour un bureau exécutif, pour l’Institut des Etudes Judiciaires, de ouvrages de référence, un recensement de la population carcérale et de l’activité des juridictions répressives.
Toutes ces initiatives sont les bienvenues. Pourtant, il manque une vision d’ensemble, une stratégie du développement de l’aide à la justice et  de la primauté du droit.
Une telle stratégie doit être arrêtée de concert avec toutes les parties qui sponsorisent ou viennent en aide au secteur de la justice, afin d’éviter les double emplois et de créer une dynamique d’ensemble axée sur la création d’un Etat de Droit au service d’une démocratie de participation.
Voici en quelques mots ce qui manque à notre paysage judiciaire, que ce soit au LIBAN ou dans les pays alentour. L’Institut KONRAD ADENAUER pourra y puiser un levier de réflexion et de réformes.
Nos besoins pressants peuvent se résumer par la nécessité de trois modernisations majeures : une modernisation des infra structures matérielles, une formation technique de la magistrature dans les domaines conquis par la modernité, enfin une modernisation des lois pour accompagner l’évolution des idées.
La modernisation de l’infrastructure permettrait au nombre de magistrats dont nous avons besoin d’approcher les 900 requis, ce qui leur permettrait de se spécialiser et de procéder à la liquidation des dossiers en souffrance et à hâter le cours des procédures.
L’édification de locaux pour les magistrats, les greffes, les prisons, les postes de garde à vue, les enfants abandonnés, les drogués, les femmes battues. Cela doit couvrir les différents chefs lieux de mohafazats, du nord au sud du pays. Dans cet ordre d’idées, les locaux, salles d’audience, les pénitenciers devraient avoir la priorité absolue.
La généralisation de l’informatique, pour une plus grande efficacité dans l’archivage, l’actualisation et la verbalisation des actes de procédure.
La reprise de la publication des instruments de recherche et instaurer une médiathèque juridique au sein d’une cité de la justice qui serait un lieu de recherches et de rencontres pour tout le monde arabe.
Pour moderniser la magistrature, il est impérieux d’accorder à l’Institut des Etudes Judiciaires une importance stratégique : il doit contribuer à la formation de jeunes recrues de magistrats, souvent provenant d’horizons très divers sans unité de formation et de culture. Seuls les jeunes magistrats peuvent créer la transformation requise pour asseoir une indépendance durable de la magistrature. Les programmes de l’Instituts doivent être révisés en ce sens. La culture des droits de l’Homme y gagnerait en efficacité et en actualité. Concrètement cela se traduit par quelques avancées dans :
Préserver l’indépendance de la magistrature par rapport au pouvoir politique et aux influences sociales et matérielles ;        
L’accélération de la procédure
En finir avec la détention préventive illimitée et sans jugement
Créer un climat propice pour le transfert de la responsabilité des prisons au Ministère de la justice, comme cela est convenu depuis six années déjà.
Mettre en application un nouveau système d’aménagement des peines, non seulement de leur réduction ;
         
La modernisation de la législation est impérieuse, elle aussi :
Dans le domaine du droit des affaires, d’une part, et celui du droit criminel, d’autre part. Il faut introduire les nouvelles formes de sociétés, d’instruments financiers, de commerce électronique ;
 En matière de droit pénal, il faut abolir la peine de mort et la remplacer par des peines incompressibles ; créer un cadre qui irait au delà de la réduction des peines, mais pour leur aménagement et leur diversification ; il ne faut pas tout sanctionner par l’emprisonnement ; ni sanctionner l’addiction par des peines répressives au lieu de la guérir. En revanche, il est impératif d’introduire et de sanctionner les nouveaux et divers délits en col blanc, comme l’abus de biens sociaux, supprimer le délit d’homosexualité, restaurer la dignité due à la femme et à la famille, appliquer la convention internationale des droits de l’enfant, etc…
Nous avons déjà en main un projet de réforme du code des obligations et des contrats ; il reste à poursuivre les réformes, et organiser des ateliers de réflexion sur le projet. D’autant que le projet entrepris déjà prévoit pour la première fois un chapitre sur la loi et les conflits de lois en droit international et en droit communautaire.
A ce titre, on peut envisager de créer un cadre simple et opérationnel pour le mariage civil. Celui-ci est prévu par la loi depuis un arrêté du Haut commissaire n°60 de 1936 ; juridiquement on ne peut considérer que ce texte est abrogé par désuétude, il doit s’appliquer ; il suffira de permettre aux futurs époux qui le désirent de choisir l’un des régimes matrimoniaux de leur choix, que ce soit l’un des statuts personnels libanais (nous en avons au moins 18), voire non libanais, en convenant d’attribuer la compétence au tribunal civil. En attendant qu’un régime complet soit adopté.
Grâce à cela, le régime optionnel pourra contribuer à promouvoir une meilleure justice et des droits fondamentaux bien au delà de l’appartenance confessionnelle imposée, dans un pays où on est obligatoirement d’une confession définie par la naissance.

Mesdames, messieurs,
Au début des années soixante, j’avais formé le projet de convoquer à une internationale démocrate sociale, notamment dans les pays riverains de la Méditerranée et de l’Europe. J’avais pris contact avec la CDU, plus exactement la « Young Union », son service des jeunes. Cela s’est progressivement développé, et des visites furent échangées entre l’Allemagne de l’Ouest, à l’époque et les services des étudiants démocrates sociaux du LIBAN. Lorsque la guerre a éclaté ici, des amis politologues allemands sont venus ; ils nous ont suggéré d’adopter l’idée de la « consociation », pour parer à la loi du nombre ; autrement dit exiger ce qui est devenu par la suite la concertation puis la « tawafoukia », inscrite dans notre constitution en toutes lettres. Des ouvrages ont été publiés sur la question, pour montrer que la démocratie libanaise n’est pas fondée sur l’équation de la loi du nombre, mais sur une « péréquation » de la pluralité et diversité, garantes du droit à la différence. Nous organisons encore la diversité pour maintenir l’unité.
Ce n’est donc pas par hasard que l’Allemagne revient, avec ce programme. Vous désirez peut-être vérifier que tout peut encore aller, que nous pouvons avoir un avenir dans le pays de la concertation permanente. Que vous aussi vous veillez au grain.
Vous êtes condamnés à constater que nos rochers tiennent encore, entre mer et déserts.
Le LIBAN est debout. A jamais, inchallah !

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