vendredi 23 mai 2008

ADRESSE AUX ANCIENS D'ANTOURA EN 2006

Le Quatre juin 2006






Révérends pères

Chers amis,



Laissez moi vous dire d’abord que tous les effets oratoires ont été largement épuisés par l’enthousiasme et la passion exprimée par Rony MAKHZOUME et ses correspondants.
Tout a été dit par Ronny ! Tout a été prévu ! Il n’y a presque plus rien à dire.

Ceux qui ont participé à cette conférence à plusieurs voix sur internet, comme ceux qui se sont résout à ne pas se joindre à cette réunion, ont déployé des trésors d’ingéniosité et de savoir parler. En un français exquis, ils ont pu exprimer ce que chacun de nous ressent.

Ces dissertations de la cinquantième année devront être un jour publiées !

Je souhaite aussi féliciter le Père Naoum ATALLAH pour son parcours remarquable, depuis qu’il est arrivé, âgé à peine de la trentaine fougueuse dans ce collège. Je lui dis aussi bon anniversaire et bonne et longue vie !


Evidemment, certains nous ont quittés ; je serais incapable de les citer tous. Au hasard, laissez moi évoquer des noms qui avaient meublé notre quotidien et notre mémoire et qui ne peuvent plus se joindre à nous. Certains ont même disparu dans des circonstances tragiques:



Hattoum Pythagore,
Ibrahim REINICH,
Jean GEMAYEL,
Lucien RAAD,
André ABOUNASSAR,
Hafez KHOURY,
Antoine REMY

D’autres aussi, certes !

A l’âge où nous sommes, c'est-à-dire à l’orée du troisième âge, du dernier souffle, que pour nous consoler on appelle « la maturité », l’idée de réunir les « anciens » prend une allure de fête ! C’est notre âge de la raison et du souvenir ! Tous les griefs et les amertumes s’effacent laissant la place à la nostalgie des temps heureux. Parce que dorénavant chaque instant devient précieux, le ciel est plus bas et les horizons plus proches. Nous osons, que dis-je ? nous cherchons à regarder en arrière, comme si notre passé devenait une partie de notre devenir qui se rétrécit.

Le cœur est cloué aux entrailles, la fougue est bridée, les amours passées s’accrochent comme des insignes…, des légions d’honneur !

Bref, nous prenons la vieillesse ; le bateau prend l’eau.

Rappelez vous donc :

Le soulier de Lassus qui valait cent camions de Makhzoumi ou cinquante tonnes de PABOT !

Le retentissant « Jouaninin ? Jouhanine ? Eh kolou khara », de Dfouni

Les castagnettes aux doigts tordus de Darribat, avec ses leçons de cinéma et de mise en scène.

La trousse de clés de Jopin, et le fameux « nul en arabe, nul en anglais, nul en devoirs, pain sec ce soir » !

Les leçons d’étiquette de Akoury, à l’étude, le mardi en fin de journée – ça a dû lui servir pour sa défroque !

Les Craven A et les doigts jaunis de Maransin

Le « je lui dis taisez vous il ne taisez vous pas » de Akl

Le « Par votre longueur par votre largeur j’ai trouvé une mère de 44 dans la salade » du même originaire de Bejjé

Les verbes irréguliers de Monsieur Wadih.
Le « Une fois passe, deux fois nasse, le trois fois casse » de Corket, son Avare de Molière et son appareil photo.

Le thermomètre chauffant de l’infirmerie de Frère Farid qui me permettait d’écouter le jazz de la Nouvelle Orléans sur « VOICE OF AMERICA » !


Ce demi siècle qui nous séparait des années cinquante vient d’être comblé. Dieu seul sait pourtant combien furent remplies ces années d’anxiété, de déroute, d’ambitions et d’espoirs concrétisés ou, heureusement moins souvent, déçus.

Comme je vois de tous les continents les camarades rappliquer, pour revenir en pèlerinage vers leur enfance et leur adolescence, je me suis demandé s’il ne fallait pas recueillir le témoignage et l’itinéraire de chacun d’entre nous. Ces décennies ont vu presque tout basculer, se métamorphoser, opérer une mutation profonde de notre monde. En politique, en économie, en technologie, en culture, en communication et en valeurs, presque tout a changé de visage et de sens.

La vidéo devrait être utilisée et les souvenirs conservés, par construire une mémoire, décourager l’oubli, exorciser les démons familiers et marquer à jamais une victoire de l’espoir, parfois du succès, sur les épreuves que nous avons connues.

Nous devrions être comme les archéologues du souvenir. Du Liban vu de toutes parts, comme pour une image cubiste.

Dans les emails que vous, grognards, avez échangés pour dire que vous étiez des bagnards ou presque, j’ai lu à la fois l’émotion et l’indéfectible amitié qui nous lie.

La solidarité des condamnés aux mêmes travaux.

Mais aussi aux rêveries fantasques.

A l’étude, pendant que les doués se surpassaient, nous lisions :

CŒURS VAILLANTS, SPIROU, TARZAN, ROY ROGERS,
BUFFALO BILL

Ali AYAD écrivait sa “neige blanche” et moi mon “VAGABOND”, jamais achevé depuis. Je n’oublierai jamais que Michel ATALLAH acceptait alors de me permettre d’utiliser sa machine à écrire noire – merci Monsieur ATALLAH !

Et derrière moi, pendant que j’achevais de gribouiller des poèmes secrets, Nahi GHORAYEB me remettait un chant – que j’ai un peu arrangé en alexandrins :

« Ah, certes, j’en connais dont les lèvres sont belles,
Dont le front est parfait, le sourire si doux ;
Mes amis vous diront que j’ai chanté pour elles
Mais ma mère vous dira que j’ai pleuré pour vous ».


Chers amis,

Allez donc dire à ceux que vous aimez que, sans le vouloir, sans même le savoir, nous avons pleuré pour eux. Que le chant qui nous unit est un tribut à notre jeunesse, c'est-à-dire à ce qui, en un mot, ne sera jamais plus encore.

Nos enfants diront à quel point ils apprécient cette fête de la nostalgie et de l’amitié.

Vive donc la vie ! Vive l’amitié !

Je vous remercie!

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